mardi 27 octobre 2026

À propos de citations


" Parfois, je restais assis pendant des heures devant ma machine à écrire sans parvenir à tracer une seule ligne. Il suffisait qu’une idée s’empare de moi, souvent sans le moindre rapport avec ce que j'étais en train de faire, pour que mes pensées se précipitent à une vitesse telle qu’il m’était impossible de les transcrire. J’étais emporté au galop, comme un guerrier blessé traîné derrière son char.

Sur le mur, à ma droite, j’avais épinglé toutes sortes d’aide-mémoire : une longue liste de mots qui m’ensorcelaient et que j’étais bien décidé à saisir par les cheveux, s’il le fallait ; des reproductions de tableaux d’Uccello, de Piero della Francesca, de Bruegel, de Giotto, de Memling; des titres de livres dans lesquels je comptais prélever adroitement quelques passages ; des phrases dérobées à mes auteurs favoris, non pour les citer, mais pour me rappeler comment, à l’occasion, faire subir aux choses quelques torsions. Par exemple : le ver qui lui rongerait la vessie, ou cette pulpe devenue visqueuse derrière son front.

Dans ma Bible, j’avais glissé des bouts de papier pour retrouver les endroits où se cachaient les pierres précieuses. La Bible était une véritable mine de diamants. Chaque fois que je retrouvais un passage, j’en éprouvais une sorte d’ivresse. Dans le dictionnaire, des signets marquaient différentes listes : fleurs, oiseaux, arbres, reptiles, pierres précieuses, poisons, et ainsi de suite. Bref, je m’étais constitué tout un arsenal.

Mais à quoi tout cela aboutissait-il? Il suffisait que je m’attarde sur un mot comme praxis, par exemple, ou plérôme, pour que mon esprit se mette à vagabonder comme une guêpe ivre. Je pouvais alors me retrouver engagé dans une lutte désespérée pour retrouver le nom de ce compositeur russe, mystique ou théosophe, qui avait laissé inachevée sa plus grande œuvre. Celui dont quelqu’un avait écrit: «Lui, le messie de sa propre imagination, qui avait rêvé de conduire l’humanité vers la dernière fête, qui s’était imaginé Dieu, et tout ce qui existait, lui-même compris, comme sa propre création, qui avait rêvé de renverser l’univers par la seule puissance de ses sons, mourut d’un bouton.»

Scriabine ! Voilà, c’était Scriabine. Oui, Scriabine pouvait me faire dérailler pendant des jours entiers. Chaque fois que son nom me traversait l’esprit, je me retrouvais sur la Deuxième Avenue, au fond de quelque café, entouré de Russes — des Russes blancs, le plus souvent — et de Juifs russes, écoutant quelque génie inconnu dérouler les sonates, les préludes et les études du divin Scriabine. Et de Scriabine à Prokofiev…"

Henry Miller, Nexus, Chapitre 13


Réponse à un certain lecteur qui se reconnaîtra.

Certains des textes et les illustrations publiés en français sur ce blog (et que je donne à traduire en anglais et en portugais à une IA.., pour cause de moyens très limités), résultent de textes écrits quelques fois en d’autres circonstances. Les citations qui les accompagnent sont choisies en fonction non seulement des rapprochements possibles… mais aussi en fonction de ce qui peut résulter de leur lecture… soit de la part du lecteur… soit de l’auteur.
Cette précision devrait pouvoir faire mieux comprendre la fonction exacte de ces citations. Elles ne sont pas seulement des épigraphes choisies parce qu’elles éclairent rétrospectivement un texte déjà constitué. Elles sont introduites dans un dispositif où elles peuvent, à leur tour, agir sur ce qui les suit... Sur celui qui écrit comme sur celui qui lit.
Cela apparaît de façon particulièrement nette avec Blanchot et la naissance de Sang Chaud. La citation dit que l’écrivain découvre «qu’il est parlé plus qu’il ne parle», puis Don Carotte croit fabriquer son compagnon, choisit son nom, affirme aussitôt : «Je suis ton auteur, non?»… et ce compagnon à peine engendré lui répond qu’il ne lui appartient «pas… ou plus». La langue semble avoir profité de son invention pour faire revenir une mémoire littéraire antérieure à elle.
La citation n’est plus une autorité placée au-dessus du texte pour lui dire ce qu’il signifie. Elle devient presque une condition expérimentale. En rapprochant deux matières qui ne sont pas nécessairement destinées à se rencontrer , par exemple Blanchot et Don Carotte, Clarice Lispector et Igniatius, St. Augustin et les perroquets, etc. on peut observer ce que leur voisinage fait apparaître.
L’auteur espère que cela peut modifier la chronologie habituelle de l’épigraphe. Ordinairement, on imagine: j’ai écrit mon texte... je trouve une citation qui lui correspond et je la place devant.
Ici, le mouvement peut aussi, entre autres, devenir circulaire : un texte appelle une citation → la citation déplace peu ou prou le texte → ce déplacement fait apparaître quelque chose qui n’aurait pas nécessairement été aperçu → cette découverte transforme la lecture, par l’auteur, de son propre texte → et le lecteur, ensuite, pourra, à son tour, produire un autre déplacement.
La citation ne commente donc plus seulement ce qui est écrit. Elle entre dans l’écriture.
Cela rejoint ce que Félix ou les perroquets disent de l’impression et de l’expression: quelque chose venu d’ailleurs s’imprime, puis ce qui s’exprime ensuite n’est déjà plus exactement ce qui avait été reçu. Entre les deux, même légère, il y a transformation. La citation pourrait ainsi être considérée non comme une clé donnée au lecteur, mais comme quelque chose que l’on dépose auprès du texte afin de voir quelle serrure, éventuellement, elle fera apparaître… et dont le lecteur pourrait être la clé.


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