jeudi 29 octobre 2026

(261) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune


Où Félix, lentement, faisant la part des choses, tel un implacable balancier, découvre combien le point de vue dépend de sa position… et combien celle-ci dépend de ce qu’il observe.

Cahier de Félix

Une petite lumière s’est allumée dans mon esprit. Je commence lentement à comprendre pourquoi les perroquets m’avaient paru si longtemps secondaires. C’est pourquoi je reviens maintenant vers eux avec une attention nouvelle. Je croyais que leur affaire était la répétition. Je pensais qu’ils amenaient dans le récit une sorte de mémoire sonore. Ils devaient montrer la façon qu’ont certains mots de continuer à se faire entendre après que celui qui les a prononcés a disparu. Je vois maintenant qu’aucune répétition, aussi fidèle soit-elle n’est tout à fait répétition dès lors qu’une autre voix, si proche soit-elle de la première, s’en charge. Le ton imité, même légèrement, change et fait tout changer. Et quand les circonstances changent, celui qui entend n’est plus celui qui avait entendu d’abord. Les mêmes mots, légèrement déplacés, peuvent soudain vouloir dire ce qu’ils n’avaient pas dit à l’origine.

Les perroquets présents dans les dessins savent cela avant moi. Leur observation et leur écoute le montre sans qu’ils aient besoin d’en être pleinement conscient. Une parole passe et se déforme à peine. Ce presque rien suffit pour qu’un autre monde commence autour d’elle.

Il en va de même de Lucian et d’Igniatius. Je me suis obstiné à comparer leurs voix afin d’y découvrir une preuve, une empreinte, qui permettrait enfin de décider si l’un imitait l’autre ou si toutes deux venaient du même homme. Je me demande aujourd’hui si leur ressemblance ne devient pas intéressante précisément au moment où elle cesse de pouvoir servir de preuve. Lorsqu’elle montre seulement que quelque chose a circulé entre eux. Ce serait une manière de regarder et de raconter ce qui se passe lorsqu’une phrase s’égare jusqu’à rencontrer ce qu’elle ne cherchait pas. Ce mouvement les rend proches sans permettre toutefois de savoir lequel aurait précédé l’autre.

Je les imagine, comme souvent dans les dessins, disposés côte-à-côte… Quelque chose commencerait chez l’un, passe chez l’autre et arrive jusqu’à moi.

Ce que je vois maintenant est une figure beaucoup moins docile… Ce que Lucian reçoit d’Igniatius revient vers Igniatius modifié par Lucian. Ce qu’Igniatius fait surgir transforme la manière dont Lucian l’écoute. Ce que je lis chez Lucian change la manière dont je comprends Igniatius. Puis cette nouvelle compréhension revient modifier le Lucian que je croyais avoir déjà lu. Bientôt je ne parviens même plus à savoir lequel des deux éclaire l’autre. Chacun semble projeter avant lui la lumière qu’il reçoit pourtant de ce qui vient après.

Il m’arrive alors de penser que le temps lui-même ne se comporte plus normalement dans cette affaire. Une phrase ancienne veut dire autre chose à cause d’une phrase qui n’existait pas encore lorsqu’elle fut écrite. Un dessin paraît annoncer une scène dont personne ne pouvait alors savoir qu’elle aurait lieu.  Un personnage prend soudain une importance qu’il ne possédait pas encore au moment de son apparition. Je suis obligé de revenir vers le passé avec ce que le présent vient de m’apprendre, de sorte que ce passé, sans cesser d’être passé, ne cesse pourtant de changer.

C’est ainsi sans doute que celui qui me lira, si quelqu’un me lit un jour, fera avec moi ce que je fais aujourd’hui avec Lucian. Il saura quelque chose que j’ignore encore. Il aura peut-être vu l’Enfant Lune après ce que je suis en train d’écrire. Il connaîtra les événements que je ne peux pas connaître. Cette connaissance reviendra dans les pages présentes pour y faire apparaître des signes auxquels je ne prête aucune attention. Des maladresses apparaîtront auxquelles il donnera une profondeur que je n’avais pas prévue. Il traversera dans les voir des phrases que je crois importantes. Tandis qu’un détail posé presque distraitement au bord d’une page retiendra son regard et deviendra pour lui le passage par lequel tout le reste s’organisera.

Cette pensée aurait dû m’irriter. Comme elle m’aurait irrité autrefois…

Je crois que j’aurais voulu défendre ce que j’avais voulu dire, rappeler l’intention, remettre la phrase dans son contexte, refermer autour d’elle le cercle de ce que je savais en l’écrivant. Mais je ne suis plus certain que mon intention possède ce droit de propriété que je lui accordais, elle aussi n’est qu’un moment de ce qui advient, nécessaire peut-être, irremplaçable même, mais incapable de contenir seule tout ce que la phrase pourra devenir une fois qu’elle aura quitté ma main. Je ne cesse pas pour autant d’être responsable de ce que j’écris. C’est presque le contraire. Si les mots peuvent aller plus loin que moi, leur départ m’engage davantage, comme le geste d’ouvrir une porte engage celui qui l’accomplit précisément parce qu’il ne décide pas de tout ce qui passera ensuite par l’ouverture.

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