– Que dit Igniatius de ce drôle d'oiseau?
– Vous savez... Je crois qu'il confond de plus en plus ce qui passe... enfin... qui se passe...
– Vous dites "ce qui se passe"... mais... pardonnez-moi... je m'y perd moi aussi. Que veut dire: "ce qui se passe"?
– Dans « ce qui passe », le monde est encore structuré par des trajectoires visibles ou pensables.
– Cela... plus ou moins... je peux le comprendre...
– Dans « ce qui se passe », le monde devient événement. Il n’y a plus simplement circulation, mais surgissement.
– Pour être plus simple, dans les limites de ce que je puis avoir entendu... « ce qui passe » désigne quelque chose que l’on peut, au moins en apparence, situer. Cela vient de quelque part, cela passe, traverse et cela peut s’éloigner. Le verbe « passer » garde ici une certaine sobriété: il indique un mouvement. Ce peut être une transition ou un franchissement. Quelque chose passe devant nous, à côté de nous, ou à travers un espace que nous pouvons encore considérer comme distinct de ce qui le traverse. Même si ce quelque chose nous touche... nous affecte, nous pouvons encore, en fait, le tenir à distance. Il y a un phénomène, et il y a un témoin... fût-il impliqué.
« Ce qui se passe », j'y reviens... en revanche, introduit une tout autre scène. Le « se » vient brouiller — ou plutôt déplacer — la distribution des rôles. Il ne s’agit plus simplement de quelque chose qui traverse un espace: il s’agit d’un événement qui advient, mais sans que l’on puisse clairement distinguer son auteur, ni d'où il vient.
– C'est mystérieux...
– Disons que c’est là que le mystère... relatif... commence à apparaître.
– Comme cet inconnu au bâton dans l'image et cet oiseau!
Carnet d’Igniatius
Je regarde le dessin longtemps avant de pouvoir en dire quoi que ce soit. Je pourrais parler tout de suite... faire comme d’habitude... lorsque je suis seul... dire quelque chose qui tient debout, quelque chose qui a l’air juste… mais je crois eu je manquerait "ce" qui se passe.
Parce que ce dessin… comme dirait Monsieur Lucian, en son docte langage, il ne se laisse pas dire tout de suite.
Je le vois, oui. Mais ce que je vois ne laisse pas venir les mots comme il faudrait. Ou comme Lucian attendrait peut-être que ça vienne.
Je vois bien que c’est encore lui, l’Enfant Lune.
Mais il n'est pas exactement le même... ou plutôt… c'est lui-même, mais comme libéré.
Comme s'il voyait quelqu’un, comme moi... arrivait... revenait vers lui.
Je dis «moi», mais je ne suis pas sûr. Je ne vois pas son visage. Il est caché.
Alors, avec beaucoup d'imagination, je pourrais dire que c’est moi.
Je ne sais pas... j'hésite... ou comme dirait Lucian, c’est une manière de ne pas savoir...
Mais ce que je sens, c’est que ce n’est pas quelqu’un qui vient de l’extérieur.
Ce n’est pas quelqu’un qui découvre. C’est quelqu’un qui revient. Et ça, ça change tout.
Parce que revenir… ce n’est pas regarder comme la première fois. C’est regarder d'un autre point de vue... avec quelque chose en plus. Ou en moins. Je ne sais pas.
Mais ça bouge.
Le bâton… je n’arrête pas de regarder ce bâton. Il était déjà là dans un dessin précédent...
... mais ce n'était pas l'Enfant Lune qui le tenait... et ce personnage mystérieux qui passe... qui arrive... pourquoi ne lui tend-il pas la main... plutôt que le bâton?
Il se passe une chose étrange. Un idée saugrenue... Je pourrais être ce passant ... là... dans ce dessin. Pourquoi je... pourquoi passe-t'il par ça? Pourquoi dis-je ça plutôt que là? Serait-ce un de ces lapsus que Monsieur Lucian aime tant?
Comme s'il ne pouvait pas… Comme si je ne pouvais pas... Comme si c’était trop.
Trop direct. Trop proche. Alors je garde une distance. Je touche sans toucher.
Et pourtant… ça agit. La cage bouge. Elle n’est plus droite. Elle penche. Elle oscille. Elle commence à perdre son équilibre.
Voilà que je parle pour lui... celui qui arrive... alors que je suis là...
Se pourrait-il que je m'identifie avec cet enfant?
Cela m'inquiète... jusqu'à me faire peur. Parce que… si elle tombe? Si ce que j’ai été, ou en tous cas ce que je pourrais avoir été... tombe avec? Je ne sais pas si je veux ça... Je crois juste que je veux que ça bouge. Mais pas que ça disparaisse.
C’est difficile. Très difficile de choisir entre les deux. Faire bouger sans casser. Approcher sans envahir. Je ne sais pas si je sais faire. Et pendant ce temps… lui… l’enfant… ne réagit pas. Il est toujours là. Les yeux fermés. Comme avant. Comme si ce que je fais n’existait pas. Et pourtant... j'ai l'angoissante sensation que de ses yeux fermés... il me regarde. "ça me regarde, dirait Monsieur Lucian.
Ou comme si ça... ou je ne passais pas par là... sous mes yeux...
Alors je me demande… Est-ce que je le vois vraiment? Ou est-ce que je vois quelque chose de moi dans ce dessin... ou quelque chose en moi? Je ne sais plus où est la limite.
Parce que tout est dans l’image. Et moi aussi, j'en suis presque sûr... j’y suis. Et en même temps… c’est moi qui regarde.
Je ne sais plus... et puis la lune… n’est plus au même endroit. Et elle n’est plus… comme avant. Elle dessine un «c». Un c initial comme croître... Mais je sais que c'est un mensonge.
Je sais qu’elle ne croît pas. Au contraire elle décroît. Alors… serait-ce que... ce que je vois me trompe.
Je crois plutôt… que ça me teste... cette image me teste. Ça me demande si je vais croire ce que je vois. Ou si je vais pouvoir sentir autrement.
Et ça… ça me ressemble.
Parce qu'en moi aussi… ce que je vois… ne correspond jamais tout à fait à ce qui est devant moi. Il y a toujours un décalage.
Et là, dans l'image qui sous mes yeux, quelque chose ne colle pas avec la précédente... à gauche… la montagne… est différente. Plus… fermée. Et au-dedans, il y a une caverne.
Et dans cette caverne… il y a une lumière. Une bougie que n’avais pas vue tout de suite.
Elle est petite. Presque rien... mais elle est là.. et sa flamme… ressemble à la lune ou à ce que la lune devient quand elle descend.
Je ne sais pas pourquoi... mais ça me fait quelque chose parce que cette flamme… pourrait s’éteindre facilement. Un simple souffle… et ce serait fini. Je ne saurais jamais ce qu'elle pourrait dire. Alors je me dis… si je bouge trop la cage… si j'en fais trop…
est-ce que je ne vais pas tout éteindre?
Et en même temps…si je ne fais rien… ça restera enfermé. Je suis pris entre les deux.
Et je ne sais pas quoi faire. Je crois que c’est ça.
L'image ne me dit pas quoi faire. elle me met là, dans cet endroit où il faut décider sans savoir. Où il faut vivre et sentir... sans aucune autre preuve que cette vie.
Et lui… l’Enfant Lune… il est toujours là. Il ne me regarde et ne me parle pas.
Mais il tient... comme dit Monsieur Lucian. Au-delà du bâton, il tient quelque chose... Quelque chose que je ne veux pas perdre. Alors… je reste un peu comme ça. Un peu comme lui... avec un bâton. Sans savoir si je dois pousser plus... ou arrêter.
Et je me dis… peut-être que le plus important… ce n’est pas de faire tomber la cage.
Peut-être que c’est de rester assez près… sans tout déranger.
Assez loin… sans abandonner... en attendant l'image suivante...
Je ne sais pas si ça a du sens. Mais c’est ce que ça me fait.
Et pour une fois… je ne vais pas essayer de traduire ça tout de suite.
Je vais laisser ça comme ça. Un peu en déséquilibre. Comme la cage.



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