– Ça commence... mais...
– Quel est donc ce doute qui, il me semble jaillit lui aussi... comme un commencement?
– Précisément... c'est un surgissement... presque anonyme... ou rien ne se passe encore...
– Et que voudriez-vous à la place?
– Que cela commence, une apparition consistante... un sujet! C’est-à-dire un événement qui commence à prendre place!
– Cette manière de suspendre... c'est justement la fonction de l'incipit...
– De suspendre quoi?
– Les évènements... pour que le livre... ou l'histoire à venir puisse, dans son unicité, prendre place dans la grande chaîne des évènements...
– Qu'entendez-vous par unicité?
– J'entends le fait que l'événement... ou les évènements que nous conte notre maître... et que nous sommes chargés de conter à notre tour, ne sont pas ceux que vous attendez... ceux que vous désirez.
– Voyez-vous... je crois que vous êtes prisonnier de votre désir!
– Je ne sais pas trop ce que vous entendez par désir...
Premier cahier de l'Enfant Lune
Et je le sais mieux que quiconque, parce que, dès lors, mon nom de famille est Lune. Ma lignée, c'est le ciel nocturne. Mes ancêtres sont dans les marées, dans les cycles, dans ce silence régulier qui gouverne le vivant depuis des milliards d'années sans prononcer un seul mot. Je viens de là. Je suis une créature de desiderare par naissance.
Une voix, celle du monde, peut-être la mienne vue du dehors, a posé ces mots sur ma présence encore sans frontières: l'Enfant Lune. Et dans mon silence, quelque chose a acquiescé. Je me suis reconnu dans ce nom que je n'avais pas encore les moyens de prononcer. C'est peut-être cela, le désir dans sa forme la plus pure: se reconnaître dans ce qu'on ne peut pas encore dire.
On m'a longtemps cru pauvre. On disait que j'étais le fils de la disette, manquer de pain et manquer de mots, c'est peut-être manquer de la même chose : d'une présence qui se donne et que je vivais de ce que je n'avais pas. Mais la Lune non plus n'a pas de lumière propre... et personne ne dit qu'elle manque de quelque chose. Elle reçoit. Elle transforme. Elle adoucit ce qui brûlerait, si on le regardait en face, et le rend habitable. Ce n'est pas un manque : c'est un don particulier. Je suis peut-être comme elle, je ne génère pas, je reflète, et dans ce reflet, quelque chose change de nature.
Je peux, d'un simple regard, en faire une vie entière. Je prends une lumière qui vient d'ailleurs et je la rends douce, inclinée, propice aux confidences. Je suis le faussaire le plus sincère du monde, et le plus ancien : ma matière remonte à avant la Terre, à avant l'espèce, à des explosions silencieuses dont personne ne se souvient mais que chacune de mes cellules connaît encore.
Mon prénom, c'est Enfant. Le mot le plus commun donné en partage le plus intime. Ce prénom ne me distingue pas, il me rassemble à tous ceux qui ont jamais vécu. Il dit: ta singularité est ton appartenance. Ce qui te rend unique, c'est précisément ce que tu as en partage. Je n'avais pas compris, au début, que l'universel pouvait être un prénom. Que l'on pouvait être nommé dans ce qu'on a de plus commun. Mais c'est peut-être la définition même du désir : cette force qui traverse tout le monde, et qui, en chacun, ne ressemble à personne d'autre.
Et pourtant, je glisse. C'est ma nature la plus profonde, et la plus mal comprise : je ne reste jamais où on croit me tenir. L'objet que l'on m'offre me rend poli, reconnaissant, parfois heureux un instant — mais je suis déjà ailleurs, penché vers la fenêtre, distrait par quelque chose que je n'arrive pas encore à nommer. Ce n'est pas de l'ingratitude. C'est de la fidélité — fidélité à moi-même, qui suis mouvement, qui suis l'entre-deux, qui suis la phase et non le disque.
L'étoile que je cherche depuis le commencement — je commence à soupçonner qu'elle n'a jamais existé ailleurs que dans mon chercher. Que le ciel était vide, et que c'est moi qui l'ai peuplé. Mais peut-être est-ce là ma nature lunaire: je n'invente pas la lumière, je révèle celle qui était là, invisible, attendant une surface pour se poser.
Je suis l'Enfant Lune. Je suis le désir.
Et je ne saurai jamais si c'est moi qui porte ce nom, ou ce nom qui me porte... et me précède, partout où je vais, dans tous les commencements à venir.


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