lundi 23 mars 2026

(10) L'abracadrabante histoire de l'Enfant Lune

 

 



« Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu. Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement: voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon; et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire.»

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, Livre I (1782) 

 

 



– Il y a peu vous me questionniez encore...
 – C'est vrai.
– C'est le cas de le dire...
– Que vous demandais-je?
– Je vous demandais "quand saurons-nous si ce que nous voyons et entendons est vrai"?
– Telle n'était pas exactement la question...
– Peu importe le sujet est sans fond...
– Tellement il est profond!
– Il faudrait d'abord nous entendre sur ce que veut dire le vrai... Sauriez-vous me dire ce que vous entendez par vérité?
– En vérité... je ne le sais... 
– Le fait est que c'est là chose bien difficile à établir... mais...
– Mais?
– Mais si nous essayions!
– Par honnêteté, je dois vous le dire... c'est une bataille perdue par avance.

 

– Pourtant... nous sommes honnêtes... nous répétons ce qui nous a été dit!
– Il nous rend honnêtes. Ce qui n'est pas la même chose, et qui est beaucoup moins commode, que de l'être par soi-même...
– Il? Vous parlez de notre maître et créateur? Et puis... honnête... honnête... vous dites cela comme si c'était une punition... ou une correction.
– N'en est-ce pas une, le plus souvent? Voyez ce qu'on demande à quelqu'un quand on lui demande d'être honnête. On lui demande de renoncer à l'arrangement qu'il avait conclu avec lui-même. Cet arrangement tacite, confortable, par lequel il avait décidé de ne pas regarder trop loin dans certaines directions.
– Mais sans cet arrangement...
– Sans cet arrangement, on ne pourrait peut-être pas vivre. Ou du moins pas vivre parmi les autres. L'honnêteté totale est une forme de violence. Pas toujours voulue, c'est même rarement voulu, mais une violence tout de même. Celui qui dit toujours exactement ce qu'il voit finit seul, ou banni, ou, si l'époque s'y prête, brûlé.
– Vous pensez à des noms.
– J'en passe plusieurs en revue, oui. Et je remarque qu'ils ont presque tous en commun d'avoir été, de leur vivant, beaucoup moins admirés qu'après leur mort. L'honnêteté, curieusement, se bonifie avec le temps. On la supporte mieux quand elle ne peut plus vous atteindre directement.
– C'est une forme de lâcheté, alors.
– C'est une forme de prudence. Je ne confonds pas les deux, même si elles se ressemblent de loin et habitent parfois la même personne sans se connaître. La lâcheté sait ce qu'elle fait et se détourne. La prudence, elle, négocie. Elle se dit: ce que je vois est peut-être vrai, mais est-ce le bon moment, le bon lieu, le bon interlocuteur? Est-ce que la vérité que je m'apprête à dire servira quelque chose, ou ne servira qu'à me soulager de l'avoir dite?
– Alors l'honnêteté, la vraie, serait désintéressée.
– Elle devrait l'être. Mais c'est là sa contradiction la plus cruelle: on ne peut jamais tout à fait savoir si l'on est honnête par souci de l'autre… ou par besoin de… ou pour… soi-même. Il y a dans tout aveu, dans toute déclaration de vérité, une part de soulagement personnel qui ressemble étrangement à de l'égoïsme. On se confesse moins pour libérer l'autre que pour se délester soi-même.
– L'honnêteté comme hygiène!
– Comme hygiène, oui, et parfois comme arme. J'ai connu des gens d'une honnêteté redoutable. Ils disaient toujours la vérité, et c'est précisément pour cette raison qu'on ne pouvait rien leur reprocher quand ils vous blessaient. Ils y trouvaient même, je crois, une certaine fierté tranquille. Une sorte de... propreté morale qui dispensait de la tendresse.
– Et l'Enfant Lune, dans tout cela?
– L'Enfant Lune ne choisit pas d'être honnête. Il l'est comme on est gaucher, sans en attendre de récompense, sans même en mesurer les conséquences. Et c'est précisément ce qui dérange. Une honnêteté choisie, on peut la négocier, la comprendre, parfois la retourner contre celui qui l'exhibe. Mais une honnêteté qui n'a pas conscience d'elle-même... on ne sait pas où la saisir. Elle n'offre aucune prise.
– Elle ne peut donc pas être imitée.
– Elle ne peut pas même être vraiment reconnue. On la confond avec de la naïveté, avec de l'entêtement, avec un manque, un manque de calcul, un manque de finesse sociale. On cherche derrière elle une intention cachée parce qu'on n'imagine pas qu'une chose aussi dérangeante puisse être innocente. Et pendant qu'on cherche l'intention... on passe à côté de la vérité.
– Comme avec les augures.
– ... Comme avec les augures. On regarde si intensément dans le cadre qu'on a tracé... qu'on ne voit plus ce qui se passe en dehors.
– Comme l'Enfant Lune?
– L'Enfant Lune, lui le voit.
– Comment fait-il?
– Il lit. Il lit beaucoup... et puis...
– Et puis quoi?
– Il n'y pense plus...
– Alors, vous ne me croirez pas... Le fait de ne plus penser lui permet de quitter le cadre qui nous enferme...
 

 

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