vendredi 27 mars 2026

(14) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

 
 
 

 

« Dire que cet archipel qu’il est un avant-monde, c’est dire qu’elle n’appartient pas à l’ordre stabilisé des choses, mais à ce moment où le monde n’est pas encore séparé de ce qui, au sens strict, le déborde.»

 – D'où vient ce charabia… enfin… cette sorte de philosophie…
– Ce sont les mots de notre maître…
– Je ne me suis pas bien exprimé... je voulais savoir quel était son modèle... duquel il tenait ses arguments… le mot ou la formulation de ma question est pauvre et un peu dépréciative, mais ce n’est pas mon intention…
– Vous voudriez dire… quel philosophe serait proche de cette notion? 
– C'est cela...
– Quand je lui ai moi-même posé cette question, il m'a répondu que cette question était tout sauf pauvre… ou dépréciative… "elle touche au point où une pensée cesse d’être seulement «à soi» pour entrer dans une constellation plus vaste. Et ce que vous formulez ici ne relève pas d’un seul philosophe: c’est une ligne de pensée, une sorte de veine souterraine qui traverse plusieurs œuvres." M'a-t'il répondu.
– Et quelle serait la plus proche?
– Le plus proche, au sens presque direct, serait Henri Maldiney. Chez lui, on trouve précisément cette idée que le réel ne se réduit jamais à ce qui est déjà formé, déjà constitué.
– Si je me souviens bien, il parle de l’événement comme de ce qui « arrive » sans être contenu dans les structures préalables de l’expérience.
– C’est cela, quand vous me répétez... ce que vous appelez «ce qui déborde» correspond très exactement à ce qu’il nomme parfois l’«ouverture du réel», ou encore l’impossibilité pour le monde d’être clos. Le monde, chez lui, n’est pas un cadre stable, mais quelque chose qui se reconfigure à partir de ce qui le traverse et le déstabilise.  

 



 
 
– Sous un autre angle... très proche également, mais avec une autre tonalité, Maurice Merleau-Ponty. Dans ses derniers textes, notamment autour de la notion de « chair du monde », il montre que le monde n’est pas un ensemble d’objets bien délimités, mais une texture en profondeur, une sorte de tissu où toute perception laisse un reste, une épaisseur qui ne se laisse pas épuiser. Ce « reste » est une forme de débordement : ce qui, dans le visible, excède toute prise complète.
On peut aussi entendre fortement Martin Heidegger derrière cette idée. Quand il pense l’être comme ce qui se retire en même temps qu’il se donne, il décrit quelque chose de très proche : ce qui apparaît n’épuise jamais ce qui est. Il y a toujours un retrait, une réserve. Ce retrait n’est pas un manque, mais la condition même de l’apparition. Ce que vous nommez « débordement » pourrait se dire ici comme ce retrait actif, ce non-coïncider du monde avec lui-même.
Chez Emmanuel Levinas, la question prend une tournure éthique. Ce qui déborde le monde, c’est l’Autre, non pas comme une personne simplement extérieure, mais comme ce qui excède toute représentation que nous pouvons en avoir. L’Autre ne peut jamais être contenu dans mon monde. Il le déborde, il l’ouvre, il le met en question.
On pourrait encore évoquer Georges Didi-Huberman, que vous nommiez déjà. Lorsqu’il parle de l’image comme événement, il insiste sur le fait que l’image ne se réduit jamais à ce qu’elle montre. Elle elle ouvre et déborde le visible. Elle introduit dans le regard quelque chose qui n’était pas prévu par lui.
Et, dans une veine plus littéraire mais tout aussi rigoureuse, Maurice Blanchot. Chez lui, le monde est constamment exposé à ce qu’il appelle le «dehors», non pas un ailleurs localisable, mais une dimension où les repères se dissolvent, où le langage lui-même est entraîné vers ce qui le dépasse.
Si l’on voulait risquer une formulation synthétique, me disait notre maître, sans enfermer ces penseurs dans une même doctrine, on pourrait dire que ce qu'ils décrivent appartient à une pensée du monde comme ouvert, comme incapable de se refermer sur lui-même, toujours exposé à ce qui le dépasse sans lui être étranger.
Et peut-être que ce qui est le plus juste, au fond, ce n’est pas de chercher «le» philosophe, mais de voir qu'il est... comme nous... et comme l'Enfant Lune... déjà au point de croisement entre plusieurs, là où leurs pensées, sans se confondre, commencent à résonner ensemble.



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