Sur une de îles de la “Terra Archipelagos” , battue par les tempêtes, ressemblant à s’y méprendre à un miroir dressé, Lucian, tout comme l'Enfant Lune, avant lui, fait face à l’océan de nos incertitudes… En ce miroir se dresse fièrement, un théâtre de fortune, oui, mais vivant, peuplé de fragments et de fables, où le vent lui-même devient un personnage… ou l’auteur d’une parole errante à travers les mondes. Sur certaines pentes orientées vers l’est, là où la lumière s’attarde plus longtemps, des plantes pionnières s’installent. Un œil attentif peut distinguer de minuscules figuiers marins, aloès effilés aux feuilles charnues bordées d’épines couleur cuivre, et, à ras de terre, des mousses noires qui semblent absorber la lumière au lieu de la réfléchir… avant que… un instant plus tard, à peine le temps de tourner la page… tout ait disparu.
Pendant que Lucian voyage dans l’Archipel cherchant les traces de ceux qui l’ont précédé Félix retrouve dans ses carnets la suite d’une lettre de Lucian qu’il avait fini par oublier.
Félix… je vais vous faire une confidence étrange.
Il m’arrive de penser que certaines figures naissent avant même les êtres qui les porteront.
Vous voyez déjà le danger d’une telle pensée… et je l’aperçois moi-même… Mais écoutez-moi jusqu’au bout. Quand une figure apparaît véritablement, elle produit autour d’elle une série de cohérences qui semblent rétrospectives. Tout à coup des souvenirs anciens deviennent lisibles. Des rencontres prennent un autre sens. Des images isolées se rejoignent comme des fragments de métal attirés par un même aimant enfoui sous la table. C’est précisément cela qui me trouble dans les dessins. Je croyais au départ qu’ils représentaient quelque chose. Aujourd’hui je commence à craindre qu’ils produisent quelque chose. Comprenez-vous la différence?
La première hypothèse appartient encore à l’ordre du regard. La seconde concerne l’ordre des causes.
Et si certaines images n’étaient pas seulement des reflets mais des agents?
Et si elles possédaient cette puissance silencieuse des verae causae dont parlait Herschel?
Je vous entends déjà protester que je glisse dangereusement vers le symbolisme ou la superstition. Peut-être. Mais les anciens savaient parfois reconnaître ce que notre époque refuse même de nommer: certaines formes transforment le réel simplement parce qu’elles organisent autrement l’attention, la mémoire, l’attente et le désir. Après tout, une nation entière peut mourir pour un drapeau qui n’est qu’un morceau de tissu.
Un homme peut traverser un continent pour un visage aperçu une seule fois.
Une enfance peut être gouvernée durant cinquante ans par une phrase entendue dans un escalier ou caché derrière une porte..
Pourquoi les figures seraient-elles moins réelles que les pierres?
J’irai plus loin encore.
Je commence à soupçonner que les personnages les plus puissants ne sont pas inventés par leurs auteurs dans le sens naïf du terme. Ils émergent. Ils se condensent lentement à travers des lectures, des souvenirs, des peurs, des copies, des voix entendues derrière les portes, des rêves dont personne ne revendique véritablement la propriété.
Puis un jour quelqu’un leur sert de passage.
Voilà peut-être le véritable écrivain: non celui qui crée, mais celui qui laisse entrer.
Je m’arrête ici. Non parce que je n’ai plus rien à dire, mais parce que certaines idées deviennent plus dangereuses à mesure qu’on les formule clairement… Et puis il est très tard. La mer frappe les falaises comme une immense respiration noire.
Les dessins, bien que toujours retournés contre le mur me donnent pourtant l’impression absurde qu’ils continuent de me regarder.
Lucian
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