« Le fond de la quête noétique est peut-être celui-ci: il s'agit de récupérer les domaines perdus du psychisme gagnés à l'ennemi. Il s'agit de gagner du postlangage sur le prélangage et sur l'interdépendance humaine dont il est le vecteur. Thèse. La définition de la pensée mythique est simple: Si le mythe est la narration qui fonde le groupe, alors à l'intérieur de cette narration (la langue transmise) le narrateur est le groupe qui engage ses cinq stratégies de chasse sur le milieu qu'il discerne peu à peu dans l'emprise ambiante. La meute reste le maître, si peu synchronisée qu'elle soit aux nouveaux temps. Si penser dépend du langage collectif acquis dans la langue ancestrale du groupe, penser peut-il dépenser la dépendance? Non. Aucun groupe n'a «inventé» la langue qu'il parle. Aucun sujet n'a fait l'expérience du passé qu'il relaie. La palpitation du cœur de chacun n'est pas déclenchée par son cœur - mais par le pouls du cœur de sa mère. La langue n'est pas inventée elle-même par les groupes qui la parlent.
(…)
Le premier monde peut avancer son museau dans le second monde. Le premier royaume règne encore sur le dernier royaume. Le jadis surgit encore. Le soleil éclaire toujours. Ce qui est plus ancien dans le temps est lié à ce qui est plus spontané dans sa forme. Scolie. C'est en quoi la nature est le meilleur des visibles. Son jaillissement jaillit encore de l'arrière de la visibilité première. Elle est encore un étrange coup d'œil rétrospectif.»
Pascal Quignard, Le nom sur le bout de la langue, Paris, Gallimard, coll. « Folio »
Lettre de Lucian à Félix
Entre les jours de tempête qui sont les plus fréquents sur ce îles, il est des jours plus calme où le seul danger serait de perdre son chapeau... sans compter, bien sûr, celui de se perdre... qui n'est pas seulement, vous le savez fort bien, lié au vent ou à d’autres éléments.
Au
cœur de ce chaos, pendant les jours de repos, il arrive que la vie s’insinue. Les oiseaux marins y
nichent: fous à pieds bleus, frégates, goélands aux ailes tachetées de
sel. Certains crient, d’autres planent en silence, mais tous participent
à cette chorégraphie organique. Ils déposent dans les failles des
graines venues d’ailleurs, enrichissent les sols de leur guano, et
tracent des sillons dans les airs comme des prières suspendues qui, je le sais, comme les miennes, ne seront plus rien dès demain...
Ce qui est vrai du corps est aussi vrai de la langue et de la pensée. Nous… quand je dis nous… Félix… c’est que… à ma grande surprise, je me suis aperçu, en lisant ses cahiers, que mes pensées ne sont pas si éloignées et pas si différentes de celles de l’Enfant Lune… ou des vôtres… C’est ainsi que je me suis mis, d’abord sans m’en rendre compte… puis pleinement consciemment… à user de ce nous…
Nous parlons à partir d’une dépendance plus ancienne que nous. Il y a donc dans notre vie une sorte de dette originaire. Non pas une faute, mais une sorte d’antériorité qu’il est impossible d’effacer complètement.
Quand Quignard, que l’Enfant Lune cite abondamment, dit que la langue n’est «ni divine ni humaine», il veut dire qu’elle dépasse cette opposition. Elle n’est pas simplement fabriquée comme un outil. Elle n’est pas non plus tombée du ciel comme une loi sacrée. Elle nous précède. Elle circule et se transmet, mais elle se transforme aussi, rt personne ne peut vraiment dire: «voici celui qui l’a fondée». Elle est là avant nous, et nous la recevons.
C’est pourquoi, l’Enfant Lune, après Pinocchio l’Autre, avec raison, corrige par avance le rêve d’une liberté totale. Ils disent, en substance: on peut se libérer autant que possible, mais on ne peut pas être libre absolument. Cette phrase peut sembler pessimiste. En réalité, elle est surtout lucide. Elle nous rappelle que nous ne sommes pas, qui que nous soyons, des commencements purs. Nous sommes toujours déjà pris dans des attaches.
Mais les mots du cahier sont une chose… et la vie de l’Enfant Lune en est une autre… et l’Enfant Lune ne s’arrête pas à cette dépendance. Il cherche une ouverture. Cette ouverture, c’est la possibilité de penser notre dépendance. Nous ne pouvons pas sortir totalement de la langue, ni du groupe, ni de l’origine. En revanche, nous pouvons nous approcher de ce qui nous précède. Nous pouvons essayer de sentir ce qui, en nous, vient d’avant nous.
Nous parlons à partir d’une dépendance plus ancienne que nous. Il y a donc dans notre vie une sorte de dette originaire. Non pas une faute, mais une sorte d’antériorité qu’il est impossible d’effacer complètement.
Quand Quignard, que l’Enfant Lune cite abondamment, dit que la langue n’est «ni divine ni humaine», il veut dire qu’elle dépasse cette opposition. Elle n’est pas simplement fabriquée comme un outil. Elle n’est pas non plus tombée du ciel comme une loi sacrée. Elle nous précède. Elle circule et se transmet, mais elle se transforme aussi, rt personne ne peut vraiment dire: «voici celui qui l’a fondée». Elle est là avant nous, et nous la recevons.
C’est pourquoi, l’Enfant Lune, après Pinocchio l’Autre, avec raison, corrige par avance le rêve d’une liberté totale. Ils disent, en substance: on peut se libérer autant que possible, mais on ne peut pas être libre absolument. Cette phrase peut sembler pessimiste. En réalité, elle est surtout lucide. Elle nous rappelle que nous ne sommes pas, qui que nous soyons, des commencements purs. Nous sommes toujours déjà pris dans des attaches.
Mais les mots du cahier sont une chose… et la vie de l’Enfant Lune en est une autre… et l’Enfant Lune ne s’arrête pas à cette dépendance. Il cherche une ouverture. Cette ouverture, c’est la possibilité de penser notre dépendance. Nous ne pouvons pas sortir totalement de la langue, ni du groupe, ni de l’origine. En revanche, nous pouvons nous approcher de ce qui nous précède. Nous pouvons essayer de sentir ce qui, en nous, vient d’avant nous.
C’est là qu’apparaît l’idée du «prélangage» et du «postlangage». Le prélangage, c’est ce qui existe avant les mots: les sensations premières, les émotions brutes, les rythmes du corps, les peurs archaïques, le lien à la mère, le cri, la nuit, l’effroi, la faim, la présence, l’absence. Tout cela existe avant le discours. Je ne sais si l’Enfant Lune connaît cela… mais je sais… bien que ne sachant point comment… qu’il lit… ou du moins qu’il cite Pascal Quignard…

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