Où il existe un territoire intermédiaire entre apparition et compréhension... territoire où naissent précisément les figures.
Carnet de Félix
Je me suis récemment arrêté sur une parenté dont je ne mesurais pas l'étrangeté. Les mots théâtre et théorie, que tout semble aujourd'hui opposer, proviennent pourtant d'une même famille. Tous deux remontent à une ancienne idée du regard.
Le théâtre était d'abord le lieu depuis lequel on regarde. La théorie, l'acte même de contempler. À leur origine, ils ne désignaient donc ni un art ni un système d'explication, mais une certaine manière d'assister à ce qui apparaît.
Peut-être est-ce pour cette raison que ces deux mots continuent, malgré leur éloignement apparent, à se faire discrètement écho. Le théâtre montre. La théorie tente de comprendre ce qui est montré. L'un expose des figures, l'autre cherche à discerner les relations qui les unissent.
Mais cette distinction elle-même n'est peut-être pas aussi claire qu'elle en a l'air. Une théorie organise des concepts comme un metteur en scène dispose ses acteurs. Un théâtre, quant à lui, ne cesse de proposer une certaine vision du monde, parfois plus profonde que les discours qui prétendent l'expliquer.
Je commence à soupçonner que voir et comprendre ne sont pas deux opérations entièrement distinctes. Il existe entre elles une région intermédiaire où quelque chose apparaît avant de recevoir un sens, et où le sens lui-même ne se forme qu'à partir de ce qui est apparu.
C'est probablement dans cette région incertaine que les deux perroquets aiment installer leurs conversations.
– Cette formule est elle-même remarquable.
– De quelle formule s’agit-il?
– De quelle formule s’agit-il?
– Lorsque vous dites: «e vois ce que vous voulez dire!
– Je n’ai rien dit!
– Imaginez! Personne n'imagine que vous regardez réellement quelque chose avec vos yeux. Pourtant, le verbe voir demeure.
– Nous aurions pu dire: Je comprends ce que vous voulez dire. Mais nous ne le faisons pas toujours. Comme si la compréhension conservait le souvenir d'une opération plus primitive: faire apparaître.
– C'est peut-être là une des raisons profondes de la parenté entre théâtre et théorie.
– Nous aurions pu dire: Je comprends ce que vous voulez dire. Mais nous ne le faisons pas toujours. Comme si la compréhension conservait le souvenir d'une opération plus primitive: faire apparaître.
– C'est peut-être là une des raisons profondes de la parenté entre théâtre et théorie.
– Quelle parenté?
– Tous deux appartiennent à un domaine où comprendre signifie avant tout rendre visible.
D'ailleurs, lorsque quelque chose devient intelligible, nous parlons d'éclaircissement, de lumière, d'évidence.
D'ailleurs, lorsque quelque chose devient intelligible, nous parlons d'éclaircissement, de lumière, d'évidence.
– Une idée est obscure ou lumineuse.
– Un problème s'éclaire.
– Une démonstration «met en lumière».
– Toute notre langue associe la connaissance à la vision. Mais la formule: Je vois ce que vous voulez dire, contient une subtilité supplémentaire.
– Laquelle?
– Vous ne dites pas: Je vois ce que vous dites.
– Vous ne dites pas: Je vois ce que vous dites.
– Ce n’est pas vraiment le cas… mais continuez.
– Vous dites: Je vois ce que vous voulez dire.
Autrement dit, ce qui devient visible n'est pas seulement la parole elle-même, mais l'intention qui l'habite.
– Vous dites: Je vois ce que vous voulez dire.
Autrement dit, ce qui devient visible n'est pas seulement la parole elle-même, mais l'intention qui l'habite.
– Ainsi je prétends apercevoir quelque chose qui n'est pas directement donné dans les mots.
– Et c'est peut-être là que la théorie rejoint à nouveau le théâtre.
– Au théâtre, nous voyons des gestes, des visages, des déplacements. Pourtant, ce que nous cherchons souvent à voir, c'est ce qui se joue derrière eux.
– Je comprends… De même, dans une théorie, nous voyons des concepts, des schémas, des raisonnements. Pourtant, ce que nous cherchons à apercevoir est une structure plus profonde qui se laisse seulement entrevoir à travers eux.
– Au théâtre, nous voyons des gestes, des visages, des déplacements. Pourtant, ce que nous cherchons souvent à voir, c'est ce qui se joue derrière eux.
– Je comprends… De même, dans une théorie, nous voyons des concepts, des schémas, des raisonnements. Pourtant, ce que nous cherchons à apercevoir est une structure plus profonde qui se laisse seulement entrevoir à travers eux.
– Félix pourrait même noter dans ses carnets que les histoires fonctionnent souvent ainsi.
– Lucian croit voir des dessins.
– Igniatius croit voir des histoires.
– Félix croit voir des explications.
– Mais chacun découvre progressivement qu'il regarde toujours autre chose que ce qu'il croyait regarder.
– Comme au théâtre.
– Comme dans une théorie.
– Comme dans un miroir.
– On croit voir l'objet. Puis l'on s'aperçoit que l'on regarde une apparition.
– Et parfois, dans les moments les plus étranges, on ne sait plus très bien si l'on voit parce que l'on comprend, ou si l'on comprend parce que l'on voit.
– Comme au théâtre.
– Comme dans une théorie.
– Comme dans un miroir.
– On croit voir l'objet. Puis l'on s'aperçoit que l'on regarde une apparition.
– Et parfois, dans les moments les plus étranges, on ne sait plus très bien si l'on voit parce que l'on comprend, ou si l'on comprend parce que l'on voit.
– C'est peut-être dans cette hésitation que naissent ce qu’appelle Félix: des figures…
– Elles apparaissent avant d'être comprises…
– … et elles continuent souvent à être regardées longtemps après que l'on a cessé de croire les comprendre.
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