Ce n'est pas parce que quelque chose garde une trace que ce quelque chose est à l'origine de cette trace... et observer n'est pas expliquer...
Où
Félix, de traces en traces, relisant ses notes précédentes, parvient, difficilement à quelque
conclusion et… surtout… aboutit à quelque doute qui se précise de jour
en jour…
Suite des cahiers de Félix
La
lettre d’Igniatius à Lucian ne peut être lue isolément. Elle résonne
trop précisément avec les formulations, les hésitations et même les mots
employés par Lucian dans ses propres lettres. Ce parallélisme n’est pas
accidentel. Il suggère que quelque chose circule entre eux, au-delà du
cadre thérapeutique explicite.
Ce
qui frappe, c’est que le diagnostic implicite que Lucian élaborait à
distance semble désormais formulé par Igniatius lui-même, presque dans
les mêmes termes. L’idée d’une autorité fragilisée, d’une création qui
échappe, d’une possession plus que d’une maîtrise, est déjà intégrée au
discours du patient. Cette précocité est troublante. Elle pose la
question de l’origine de cette élaboration: vient-elle du sujet, ou
a-t-elle été induite, même subtilement, par la posture de Lucian?
Le
malaise principal ne réside pas tant dans l’état d’Igniatius que dans
la position de Lucian. Pourquoi a-t-il éprouvé le besoin de me
solliciter? Non pas pour un avis ponctuel, mais pour inscrire cette
affaire dans une circulation épistolaire aussi dense. Cette
externalisation répétée suggère que Lucian ne se sent plus entièrement
en position de contenance. Il observe et analyse… ce qui de son devoir…
mais s’il théorise… il semble aussi très affecté par ce qu’il observe.
Là
où un autre thérapeute se tiendrait dans un cadre silencieux, Lucian
écrit et dessine. Là où il devrait soutenir une asymétrie, il la
partage. La finesse de son langage, sa conscience aiguë des déplacements
en cours, loin de le protéger, l’exposent. On pourrait dire qu’il
accompagne Igniatius jusque dans la zone où les catégories cessent
d’être opérantes, sans être certain de pouvoir l’en ramener.
Ce
qui cloche, au fond, c’est que je deviens une sorte de tiers garant de
la lucidité de Lucian. Or ce rôle n’est pas neutre. En me demandant un
regard extérieur, Lucian reconnaît implicitement que sa propre attention
vacille, qu’elle a besoin d’être soutenue. Cela fait écho au «encore
lucide» qu’il emploie, et qui n’était pas un simple effet de style.
Dans
cette configuration, Igniatius n’est peut-être pas le seul à être
«possédé» par ses figures. Il est possible que Lucian soit, lui aussi,
pris dans le champ de ce qu’il analyse, non comme patient, mais comme
co-participant discret à une scène où chacun tente de maintenir une
position qui se dérobe… d’autant plus que Lucian m’a avoué être allé,
suivant les traces et les indices laissées par tout ce petit monde, sur
les lieux même des dessins: le vaste Archipel des
Ainsi,
la lettre d’Igniatius n’est pas seulement un symptôme individuel. Elle
est aussi un miroir tendu à la relation thérapeutique elle-même. Et la
demande d’aide qu’il m’a adressée révèle moins une faiblesse qu’un point
critique: celui où la distance professionnelle ne suffit plus, et où il
devient nécessaire de reconnaître que quelque chose se joue, ici, qui
engage tous les protagonistes, chacun à un niveau différent.
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