jeudi 11 juin 2026

(108) L’Enfant Lune sera Don Carotte

 
« Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin, après quelque insomnie, le sommeil le prenne en lisant, dans une posture trop différente de celle où il s’est endormi, il suffit que son bras se soulève pour arrêter et faire reculer le soleil; et à la première minute de son réveil, il ne saura pas l’heure, il estimera qu’il vient à peine de se coucher. Qu’il s’assoupisse dans une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée.»
 
Marcel Proust, À la recherche du temps perdu 
 
 
 

 
– Lecteur imprudent tu peux venir en ce monde et je ne puis, seul, venir dans le tien. Prends garde à ne pas, comme moi, devenir prisonnier de celui-ci... ou de l'autre.  Ce monde auquel j’appartiens se dévoile à chaque page et disparaît aussitôt qu'elle se ferme et qu’une nouvelle apparaît... 
 
L’espace d’un instant, dans cette clairière, tout près de l'arbre géant, l'Enfant Lune... ou peut-être Don Carotte... avait cru voir s’avancer une roulotte à l’ancienne tirée par un âne. À peine avait-il tourné la tête que l’obscur objet et l’animal avaient disparu. Cette image avait elle suscité un souvenir, ou est-ce le souvenir qui avait fait émerger l’image… et, chose plus inquiétante… peut être en était-il ainsi de lui
 
 

 
 
 
Comment et pourquoi l’Enfant Lune était-il arrivé là, dans cette clairière… sise au beau milieu du cirque… se déplaçant d’île en île… Il n’en savait rien. Comme chaque jour… il oubliait le précédent, il ne se posait plus de questions. C’était sans compter sur celles qu’il essayait en vain de fuir et qui chaque jour scintillait à ses oreilles. Ce n’était pas des mots mais de petites lumières qui dansaient. Elles n’avaient pas plus de présence physique que lui-même qui, sans les mots pour le dire, n’existerait pas.
De longues années étaient passées…  pendant lesquelles il avait grandi. Sans qu’il le sache et à fortiori, sans savoir où et quand cela s’est produit, il ne s’appelait plus l’Enfant Lune… Son nom avait changé… Don Carotte était son nouveau nom… ou du moins était-ce ainsi qu’on l’appelait. Un nom qu’il n’avait point choisi et auquel il n’avait point consenti… mais qu’il se devait de porter s’il voulait obtenir réponse à cette question qui tournait autour de sa tête, nuit et jour tel un astre gouverné par son soleil. 
 Soumis aux aléas d’un esprit qu’il espérait ne pas être trop tourmenté, installé de force dans un récit qu’il s’efforce d’infléchir, Don Carotte, met un pied devant l’autre comme une lettre après une autre et, mot à mot, tente vaillamment de lire ce qui, dans la poussière des récits, s’écrit et s’efface pas à pas…
 
 
?



Aucun commentaire: