« Seul se lève le jour auquel nous sommes éveillés. Il reste encore davantage de jour à venir. Le soleil lui-même n'est qu'une étoile du matin.»
Henry David Thoreau, Walden
Lettre de Lucian à Félix
Voyez-vous Félix, dans ces contrées sauvages, il
faut plonger loin dans le temps et se lever très tôt, bien avant que les premiers arbres ne
dressent leur voûte verte sur les continents, bien avant que les grands
reptiles n’arpentent la terre encore jeune. À cette époque, que l’on
mesure non en siècles mais en millions d’années, l’archipel n’était
qu’un soupir sous la croûte du monde, un frémissement oublié dans
l’épaisseur du manteau terrestre. Il en est de même pour moi-même. Dans les nombreux replis de ce manteau bien trop grand qui est devenu le mien, je frémis presque sans cesse... ce qui, constamment, me donne à penser aux jours à venir.
Penser
vraiment peut défaire les sécurités ordinaires. Cela peut désarçonner,
faire tomber des certitudes, faire vaciller l’identité que l’on croyait
immuable. Penser n’est pas toujours confortable… vous le savez. Penser
touche à la naissance, à la perte, à la mort.
Et pourtant, il y a dans ce texte une promesse. Il dit aussi: «On peut renaître. On peut recommencer sa vie.». Cela veut dire que cette descente vers l’origine n’est pas seulement destructrice. Elle peut aussi ouvrir un nouveau commencement. En traversant quelque chose de très ancien, de très obscur, nous pouvons retrouver une forme de vie plus vive, moins emprisonnée dans les automatismes du groupe.
Quand il écrit: «Le premier monde peut avancer son museau dans le second monde», l’image est presque animale. Le premier monde, c’est le monde archaïque, primitif, antérieur aux mots, antérieur aux règles sociales. Le second monde, c’est le monde organisé, civilisé, parlé, réglé. Le premier n’a pas disparu. Il avance encore sa tête dans le second. Il continue de le traverser. Le passé le plus ancien n’est pas mort. Il monte et remonte.
C’est ce qu’il dit encore plus simplement ensuite : «Le jadis surgit encore.» Le jadis, c’est l’autrefois, le très ancien. Mais chez lui, comme chez l’Enfant Lune, ce n’est pas un passé enfermé derrière nous. C’est un passé qui insiste en revenant constamment et qui affleure dans le présent. Ce qui est le plus ancien en nous est souvent aussi ce qui surgit le plus spontanément: une peur soudaine, un désir, une image, une émotion sans explication, une attraction pour la nuit, pour la forêt, pour la mer, pour un visage, pour une musique. Le plus ancien n’est pas aboli. Il travaille encore.
C’est ici qu’arrive la phrase finale sur la nature. «La nature est le meilleur des visibles.» Cela veut dire: parmi toutes les choses que nous voyons, la nature est peut-être ce qui laisse encore paraître le mieux cette origine plus ancienne. Pourquoi? Parce qu’elle n’est pas entièrement fabriquée par l’homme. Elle surgit. Elle pousse. Elle jaillit. Elle déborde. Elle vient d’un fond plus ancien que nos constructions. Quand il ajoute que son «jaillissement jaillit encore de l’arrière de la visibilité première», il veut dire que, dans la nature, quelque chose de l’origine est encore visible. Pas complètement, pas clairement, mais perceptiblement. Une lumière sur la mer, une branche dans le vent, une bête qui surgit, l’éclat du soleil, tout cela peut nous donner l’impression de voir quelque chose qui vient de beaucoup plus loin que ce que nous pouvons nommer.
La dernière expression, « un étrange coup d’œil rétrospectif », est magnifique. Elle signifie que voir la nature, ce n’est pas seulement regarder devant soi. C’est comme regarder en arrière, vers un passé sans souvenir précis, vers une profondeur antérieure à notre vie consciente. La nature nous fait sentir quelque chose d’archaïque. Elle nous rappelle un monde premier que nous n’avons jamais vraiment connu comme sujet, mais dont nous venons.
En simplifiant beaucoup, on pourrait dire que ce texte raconte ceci: l’être humain croit souvent qu’il pense seul, mais il ne pense jamais seul.
Et pourtant, il y a dans ce texte une promesse. Il dit aussi: «On peut renaître. On peut recommencer sa vie.». Cela veut dire que cette descente vers l’origine n’est pas seulement destructrice. Elle peut aussi ouvrir un nouveau commencement. En traversant quelque chose de très ancien, de très obscur, nous pouvons retrouver une forme de vie plus vive, moins emprisonnée dans les automatismes du groupe.
Quand il écrit: «Le premier monde peut avancer son museau dans le second monde», l’image est presque animale. Le premier monde, c’est le monde archaïque, primitif, antérieur aux mots, antérieur aux règles sociales. Le second monde, c’est le monde organisé, civilisé, parlé, réglé. Le premier n’a pas disparu. Il avance encore sa tête dans le second. Il continue de le traverser. Le passé le plus ancien n’est pas mort. Il monte et remonte.
C’est ce qu’il dit encore plus simplement ensuite : «Le jadis surgit encore.» Le jadis, c’est l’autrefois, le très ancien. Mais chez lui, comme chez l’Enfant Lune, ce n’est pas un passé enfermé derrière nous. C’est un passé qui insiste en revenant constamment et qui affleure dans le présent. Ce qui est le plus ancien en nous est souvent aussi ce qui surgit le plus spontanément: une peur soudaine, un désir, une image, une émotion sans explication, une attraction pour la nuit, pour la forêt, pour la mer, pour un visage, pour une musique. Le plus ancien n’est pas aboli. Il travaille encore.
C’est ici qu’arrive la phrase finale sur la nature. «La nature est le meilleur des visibles.» Cela veut dire: parmi toutes les choses que nous voyons, la nature est peut-être ce qui laisse encore paraître le mieux cette origine plus ancienne. Pourquoi? Parce qu’elle n’est pas entièrement fabriquée par l’homme. Elle surgit. Elle pousse. Elle jaillit. Elle déborde. Elle vient d’un fond plus ancien que nos constructions. Quand il ajoute que son «jaillissement jaillit encore de l’arrière de la visibilité première», il veut dire que, dans la nature, quelque chose de l’origine est encore visible. Pas complètement, pas clairement, mais perceptiblement. Une lumière sur la mer, une branche dans le vent, une bête qui surgit, l’éclat du soleil, tout cela peut nous donner l’impression de voir quelque chose qui vient de beaucoup plus loin que ce que nous pouvons nommer.
La dernière expression, « un étrange coup d’œil rétrospectif », est magnifique. Elle signifie que voir la nature, ce n’est pas seulement regarder devant soi. C’est comme regarder en arrière, vers un passé sans souvenir précis, vers une profondeur antérieure à notre vie consciente. La nature nous fait sentir quelque chose d’archaïque. Elle nous rappelle un monde premier que nous n’avons jamais vraiment connu comme sujet, mais dont nous venons.
En simplifiant beaucoup, on pourrait dire que ce texte raconte ceci: l’être humain croit souvent qu’il pense seul, mais il ne pense jamais seul.
Il
pense… nous pensons dans une langue que nous avons reçue, dans des
récits que nous n’avons pas choisis, dans une dépendance plus ancienne
que nous. Pourtant, il peut essayer de remonter vers cette origine
obscure. Cela le trouble, cela le met en danger, mais cela peut aussi le
faire renaître. Et la nature est, pour lui, l’un des rares lieux où
cette origine se laisse encore entrevoir.
C’est
là qu’il m’est venu un étrange sentiment… un surgissement implacable…
Je me suis identifié à l’Enfant Lune…. Je ne sais comment… et dès lors,
malgré la connaissance de la faute… je ne puis chasser cette idée. Et
vous savez combien la chasse est cruelle pour le chasseur qui est
chassé… L’enfant Lune m’est apparu, il m’est difficile de vous le dire,
sans me procurer la moindre parcelle de liberté… mais avec une lucidité
profonde et parfois douloureuse… comme une origine…

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