vendredi 26 juin 2026

(125) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

  
« Toute pensée est un tremblement. On pense contre soi, on pense contre la pensée, on pense pour ne pas sombrer dans le pathétique. Il y a plus de vérité dans une chute que dans toutes les philosophies. La logique n’est qu’un vertige dompté.»
 
Émile Cioran, La chute dans le temps (1964), Gallimard, p. 79
 
 

  
Longtemps après que, de l’arbre où ils rencontrèrent les ânes minuscules, ils furent descendus et, bien après que ceux-ci lui posent l’énigme qui fait son long et lent chemin dans leur esprit et qu’ils eurent suivi, de gré ou de force ses racines gigantesques, la vie de don Carotte de la Plancha... ou, selon diverses sources: de la Manche, tout comme celle de Sang Chaud de la Panse, avait pris une tournure singulière. Rien de ce qu’il avait appelé de ses vœux ne s’était encore présenté et rien ne laissait présager qu’ils pourraient échapper à cette énigme qui les rendait prisonniers.
Comme son maître, juché sur de bien fragiles assises, Sang Chaud agissait avec tout le tact possible en ce genre de situation, mais comme il le répétait trop souvent: “En pareil état de chose… à l’impossible nul n’est tenu!”
C’est ainsi que Don Carotte et l’infidèle Sang Chaud étaient arrivés aux abords de l’Archipel.

Entre eux, rien ne semblait avoir changé. Don Carotte, pourtant, avait glissé quelques petites gouttes de vin dans son eau. Ce qui, de prime abord, le fit paraître plus aimable:

– Rappelez-moi en détail ce dont vous parliez Sang Chaud … de cette énigme qui naît chez ceux de notre front… dans l’instant retiré au cœur de cet arbre… avec… peut-être… notre futur destrier…

– Maître, je vois sans déplaisir qu’une certaine idée fait son chemin… loin de moi la pensée d’enfoncer quelque clou… 

– Continue donc! Tremble et voyons si, comme vous le dites, l’idée puisse faire son chemin…

– Les idées, Sire, sont comme les pensées, elles vont et viennent à leur guise. Si elles veulent aller par là… elles y vont, si elles veulent aller par ici… elles y viennent. Rien ne leur résiste. En chaque chose elles creusent d’invisibles chemins…

– Qu’elles viennent donc ici… mais, je vous le demande… qu’en est-il de notre chemin… Parle puisque telle est ma demande. Je veux y être inclus… ou du moins guidé.

– Comme l’on dit, oserais-je le dire… vous le savez sûrement, … le chemin n’est pas le chemin… et, malgré notre long cheminement, rien n’est encore résolu…

– Résolvez… résolvons donc! Sonnez le rappel des mots!

– Voilà! D’où donc, sinon de lui, me vint cette prose étrangère?

– Sans même reposer l’énigme, l’énigmatique est de retour… Qui donc serait ce lui? Est-ce peut-être à nouveau un piège où mon propre esprit va pêcher?

– Je vous le dis… presque sans détour… il s’agit peut-être… de votre futur destrier…
– Quoi? De ces microscopiques ânes sans prestige?
– Ridicules, Sire, ils ne sont point. Brisez ce litige.
– Ne me redites surtout pas qu’ils parlaient, sacrebleu!
– Je ne dis rien de tel… mais… ouvrez un peu mieux…
– Mais ? Qu’est-ce que ce mais? Achevez donc votre phrase.
– Mais… sans qu’il me parlât, sans parole donc, sans emphase, je me vis tout à coup à penser…

– À penser à…

– À une énigme obscure échappée de chez lui.

– Trêve de détour, rappelle ici cette parole amère qu’on en finisse!

– En ces termes précis elle se présenta:

« Qui suis-je si, me réveillant sans cesse, de jour en jours me poursuit l’écho des mots entendus dans mon sommeil:

Je suis un infiltré chez un agent double schizophrène que je suis. Qui suis-je si je suis celui qui le dit et qui suis-je si je ne suis que celui qui l’entend?”
C’est alors que je compris comment en quelques mots peut se former un labyrinthe

– Et quelle sera notre réponse à ce noir et silencieux charivari?
– Nulle, Monseigneur, nulle. Le trouble m’envahit. Je l’avoue.

– Qu’allons-nous faire? Tu le sais… quand l’inactivité me pèse… le bouillonnement se fait sentir… et menace… Ressens-tu les tremblements de l’île?

– Messire, gardez votre calme, vous me faites frémir à mon tour. Point n’est besoin d’éructer… pardon… d’érupter… enfin… d’éruption… excusez la confusion… je voulais dire exploser… Je crois fermement, comme l’âne m’y guide, qu’il vous faut le rencontrer…

– Faudra-t-il pour cela, dans cette confusion et, au vu de sa taille, je sois pris de vertige et que je m’abaisse?
– Cette question vous appartient, noble Maître… et fluide est la réponse..

– Pourquoi, diantre, devrais-je à ces jeux me livrer?
– Ce pourrait être le destin… votre destin… et nul ne peut l’ignorer. Le moment est venu d’implorer une clé!

– Et de plus il me faudra implorer..!


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