dimanche 14 juin 2026

(111) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

« On ne peut continuer à prostituer l’idée de théâtre qui ne vaut que par une liaison magique, atroce, avec la réalité et avec le danger. […]
Posée de la sorte, la question du théâtre doit réveiller l’attention générale, étant sous‑entendu que le théâtre par son côté physique, et parce qu’il exige l’expression dans l’espace, la seule réelle en fait, permet aux moyens magiques de l’art et de la parole de s’exercer organiquement et dans leur entier, comme des exorcismes renouvelés. […]
C’est-à-dire qu’au lieu d’en revenir à des textes considérés comme définitifs et comme sacrés, il importe avant tout de rompre l’assujettissement du théâtre au texte, et de retrouver la notion d’une sorte de langage unique à mi‑chemin entre le geste et la pensée.»

Antonin Artaud, Premier manifeste du Théâtre de la cruauté, dans Le Théâtre et son double 



Où l’on voit qu’Igniatius, à mi-chemin entre le geste et la pensée se voit prisonnier d’un théâtre dans lequel il peine et renâcle à jouer le rôle qui lui est attribué, écrit dans une langue qui lui appartient et où la question de l'imposture devient moins morale qu'ontologique…

Carnet d'Igniatius

On parle parfois d'imposture comme d'un mensonge. Je ne suis pas certain de comprendre les choses ainsi. Lorsque j'étais plus jeune, je croyais qu'un auteur était quelqu'un qui fabriquait des histoires. Aujourd'hui, je ne sais plus très bien ce qu'est un auteur. Je ne sais même plus si cette ignorance doit être considérée comme une faiblesse ou comme un commencement. Pendant longtemps, j'ai, au sens propre, raconté des histoires à partir de dessins. Je disais parfois les avoir trouvés. C’était vrai. Mais je disais… aussi…  parfois, qu'ils n'étaient pas de moi. Cela était vrai également.
Je pourrais dire aujourd'hui qu'ils étaient de moi. Cela serait encore vrai. Ces trois affirmations se contredisent seulement si l'on imagine que l'auteur est un propriétaire. Or je ne suis plus certain que les histoires appartiennent à quelqu'un.
Lorsque je regarde un dessin suffisamment longtemps, quelque chose commence à apparaître. Je ne parle pas du dessin lui-même. Je parle de ce qu'il provoque. D'un sentiment diffus… d’une émotion, d'une inquiétude, d'un souvenir sans souvenir, d'une présence dont je ne pourrais expliquer l'origine. Alors je raconte… mais je ne raconte pas ce que je sais. Je raconte ce que le dessin me fait éprouver. Et je me demande, à cet instant, qui parle? Je l'ignore.
Est-ce le dessin… ou… moi… ou quelqu'un qui soit entre les deux ou au-delà ? Je n'en sais rien. Je sais seulement que quelque chose cherche une forme. Peut-être est-ce cela que j'ai toujours appelé histoire.
On pourrait m’objecter que j'invente. Ce pourrait être exact. Mais l'invention n'est pas forcément le contraire de la vérité. Lorsque l'on dessine un visage, on n'ajoute pas un visage au monde. On rend visible une présence qui demeurait confuse.
Peut-être les histoires agissent-elles de la même manière. Je ne mens donc pas lorsque je raconte.
Je ne décris pas davantage. J'essaie plutôt de suivre un mouvement.
Il existe un mot qui revient souvent: témoin. J'aime ce mot. Le témoin n'est pas nécessairement celui qui comprend. Il est celui qui demeure… auprès.
Il assiste… au double sens du terme. Il assiste à ce qui apparaît… et il assiste ce qui apparaît.
Il lui tient compagnie suffisamment longtemps pour que quelque chose puisse être transmis.
J'aimerais être un témoin de cette sorte… mais je dois reconnaître une difficulté. Je ne demeure jamais parfaitement immobile. Personne ne le peut.
Au moment même où je raconte, un léger déplacement se produit… Un mot en appelle un autre… Une image se transforme. Un souvenir se mêle à un dessin. Une émotion modifie une phrase. Un détail oublié revient.
Je croyais témoigner… et je découvre que je participe… très peu. À peine… mais suffisamment pour que le récit change légèrement de direction.
Les perroquets de mes histoires connaissent bien ce problème. On prétend les voir… ou entendre répéter. Pourtant, si l’on prête bien l’oreille, ils dévient toujours. Ils introduisent des différences si petites qu'elles ressemblent d'abord à des erreurs. Puis ces erreurs deviennent des passages. Peut-être sommes-nous tous ainsi. Ni tout à fait auteurs… ni tout à fait témoins… ni tout à fait personnages.
Nous recevons quelque chose… nous le transmettons. Et dans cet intervalle, presque malgré nous, une légère transformation a lieu.
Si imposture il y a, elle ne réside peut-être pas dans cette transformation. Elle commencerait plutôt lorsque l'un de nous prétendrait être l'origine.
Lorsque quelqu'un dirait :
Ceci est à moiou… ceci vient entièrement de moi. 
Je me méfie de ces affirmations qui me paraissent plus étranges que les histoires elles-mêmes. Car chaque fois que j'essaie de remonter jusqu'à l'origine d'une phrase, d'une image ou d'un récit, je rencontre d'autres voix, d'autres lectures, d'autres rencontres, d'autres dessins et c’est comme si l'origine reculait à mesure que je m'en approche.
Je ne sais donc pas si je suis l'auteur des histoires que, presque malgré moi, je raconte. Je sais seulement qu'elles sont passées par moi. Et parfois, lorsque je les relis longtemps après les avoir écrites, il m'arrive de les découvrir presque comme si elles avaient été écrites par un autre. Cette étrangeté ne me dérange plus. Elle est peut-être la signature la plus fidèle de leur provenance.


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