Où Félix doute désormais de sa tendance à chercher, derrière chaque dessin ou chaque figure, un état premier qui expliquerait toutes les transformations suivantes.
Peu à peu, il comprend qu’entre deux formes presque identiques ne se produit pas une simple altération, mais une rencontre avec d’autres circonstances, d’autres gestes, d’autres souvenirs, parfois même avec l’accident. Le passage ne transporte donc jamais intact ce qui vient d’avant… il transforme, déplace et fait apparaître des possibilités nouvelles. Cette transformation n’est pourtant pas nécessairement une perte, car une chose peut ne rester vivante qu’à condition de changer. Conservation et altération cessent ainsi de s’opposer simplement: la fidélité peut consister à permettre à ce qui a été reçu de continuer à agir autrement. Évitant de faire du passage une nouvelle origine toute-puissante, il sait s’abstenir de créer par lui-même ce qui advient. Comme une pierre roulée par un fleuve, une forme conserve quelque chose d’elle-même tout en portant les traces de ce qui l’a déplacée… pense-t’il. Provenance et transformation deviennent alors inséparables sans pour autant se confondre. Plus encore, ce qui advient ultérieurement modifie rétrospectivement notre manière de regarder le commencement. Ainsi le «c’était déjà là» désigne peut-être moins une évidence originelle qu’une possibilité ancienne que seul le devenir nous a appris à reconnaître.
Carnet de Félix
Le passé ne change évidemment pas sous l’action de ce qui vient ensuite, et pourtant ce qui vient ensuite change notre manière de voir ce passé, ce qui suffit à rendre la provenance elle-même moins immobile qu’elle ne paraissait… Ce dont une chose vient n’est plus seulement derrière elle, puisqu’il continue d’agir dans ce qu’elle devient… tandis que ce qu’elle devient revient en quelque sorte éclairer ce dont elle venait, de sorte que le mouvement, qui semblait d’abord aller simplement de l’avant vers l’après, commence à former une boucle… ou peut-être plusieurs boucles, et que je comprends un peu mieux pourquoi les lignes droites me deviennent suspectes dès qu’il s’agit de suivre ce qui passe.
J’entends alors le mot devenant d’une manière presque physique, non plus comme le simple accomplissement d’une transformation, mais comme un lieu instable où une provenance, un trajet et une arrivée cessent de pouvoir être entièrement séparés, parce que ce qui vient transporte quelque chose de ce dont il vient, que le trajet modifie ce transport, que l’arrivée transforme à son tour la valeur de ce qui a été transporté, et que, lorsque nous regardons en arrière, cette arrivée modifie jusqu’à la façon dont nous comprendrions le départ. Ce qui devient ne quitte donc peut-être jamais complètement ce dont il vient, mais il ne le conserve pas davantage intact, et c’est précisément ce qui rend le mot si difficile à cerner pour moi, car si je demande ce qui demeure et ce qui change, je retombe encore dans un partage que le mouvement rend incertain… Ce qui demeure peut demeurer sous une forme transformée, ce qui change peut faire apparaître après coup quelque chose qui était déjà là, et l’identité elle-même finit par ressembler moins à une chose qu’à une continuité assez souple pour supporter ses propres métamorphoses sans qu’il soit nécessaire de décider à chaque instant si nous avons encore affaire au même ou déjà à un autre.
Je pourrais peut-être m’arrêter là et considérer que cette écoute fautive du mot m’a suffisamment égaré, mais je remarque qu’elle revient inévitablement vers celui qui écoute… Suivre quelque chose qui vient… tenter de retrouver ce dont ou d’où il vient… observer ce que ses passages ont fait de lui, cela suppose que je traverse moi aussi les traces que j’examine, que je passe d’un carnet à l’autre, d’un dessin à une lettre, d’une hypothèse à sa contradiction, et il devient alors difficile de continuer à penser que je pourrais demeurer identique au point depuis lequel j’avais commencé à regarder.

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