L’inspiration pourrait ne pas être un contenu arrivant mystérieusement d’ailleurs. Elle pourrait être le nom que nous donnons à l’expérience par laquelle notre propre acte devient momentanément plus vaste que notre intention.
Carnet de Félix
Je comprends mieux maintenant pourquoi les dossiers de Lucian et d’Igniatius m’avaient si longtemps retenu sans que je sache exactement ce qui m’y retenait… J’avais abordé leur relation comme on aborde deux témoignages dont il faudrait déterminer la chronologie, l’influence, les emprunts possibles, en essayant de savoir qui avait reçu quoi de l’autre, qui avait vu le premier telle figure, qui avait prononcé tel nom, qui avait commencé à dessiner après avoir lu ce que l’autre avait écrit, et cette enquête conservait malgré toute sa complexité un avantage immense, celui de supposer qu’il existait quelque part un premier terme, un point de départ à partir duquel les transmissions auraient pu être reconstituées, comme si toute ressemblance exigeait une origine et toute origine quelqu’un qui, le premier, aurait détenu ce qui devait ensuite circuler; or je commence à soupçonner que cette manière de chercher l’origine est peut-être précisément ce qui m’empêchait de voir ce qui se passait, parce que je voulais retrouver avant le passage ce qui n’avait peut-être d’existence que dans le passage même.

C’est ici qu’une phrase de Derrida, ou plutôt ce que j’en comprends aujourd’hui, revient avec une insistance que je n’avais pas prévue, car lorsqu’il affirme que l’écriture doit pouvoir fonctionner en l’absence de celui qui l’a produite, il ne décrit pas simplement le malheur secondaire d’un texte abandonné par son auteur après avoir été écrit, comme si quelque présence originelle avait été là tout entière puis s’était retirée, il montre quelque chose de beaucoup plus inquiétant, à savoir que cette possibilité de l’absence appartient dès le commencement à l’écriture elle-même, qu’un signe n’est véritablement signe que parce qu’il peut être repris, lu, déplacé, répété lorsque celui qui l’a tracé n’est plus là pour en garantir le sens, et que ce que j’avais toujours considéré comme une perte possible de l’origine pourrait bien être l’une des conditions grâce auxquelles une trace peut seulement commencer à vivre.
Je ne sais pas pourquoi je n’avais jamais senti auparavant ce que cette idée pouvait avoir de presque physique lorsqu’on la rapporte non plus seulement à des mots imprimés dans un livre, mais à un trait laissé sur une feuille, car le dessin possède lui aussi cette étrange aptitude à demeurer lorsque la main s’est retirée, à être regardé hors de l’instant où il fut tracé, à entrer dans un autre regard, puis dans un autre encore, et à produire quelque chose qui ne pouvait plus être ramené à la simple intention de celui qui l’avait fait, de sorte que l’absence du dessinateur n’apparaît plus comme une déficience qu’il faudrait réparer en demandant ce qu’il « avait voulu dire », mais comme l’espace même dans lequel le dessin acquiert la possibilité de continuer à agir.
Alors ma vieille question, « qu’a voulu faire Igniatius? », commence à me paraître étrangement insuffisante, non parce qu’elle serait illégitime, ni parce que l’intention d’Igniatius serait sans importance, mais parce qu’elle suppose encore que le dessin disposerait quelque part d’une clef capable de le reconduire à une présence première qui en arrêterait enfin le sens, tandis que si Derrida a raison sur ce point, cette clef ne peut jamais refermer entièrement ce qu’elle ouvre, puisque ce qui a été tracé doit pouvoir se détacher de celui qui l’a tracé, survivre à son intention, être repris dans des circonstances qu’il n’avait pas prévues et rencontrer des yeux dont il ignorait jusqu’à l’existence; à peine avais-je formulé cela que je me suis demandé si le mot « survivre » n’était pas encore trop faible, car il donnerait à croire que le dessin conserve simplement quelque chose de son auteur après sa disparition, alors que ce qui me trouble est précisément qu’il puisse produire du nouveau grâce à cette séparation.
Lucian dessine après Igniatius, ou du moins croit dessiner après lui, Igniatius fait naître des personnages dont il n’est déjà plus certain qu’il puisse dire qu’il les a inventés, et moi qui arrive plus tard encore, bardé de cette tardiveté dont j’avais fait une garantie d’impartialité, je pose à mon tour la main sur une feuille et découvre que les traits qui s’y forment semblent connaître un chemin auquel je ne me souviens pas de les avoir conduits; dès lors, la succession à laquelle je m’accrochais se dérègle, non parce que les dates cesseraient d’exister, mais parce que les dates ne suffisent plus à déterminer ce qui vient de quoi, puisque celui qui arrive après peut faire apparaître dans ce qui le précède une cohérence que celui qui précédait ne possédait pas encore, et que ce qui vient plus tard peut, sans remonter matériellement le temps, modifier ce qu’aura été pour nous ce qui est venu plus tôt.
Il m’arrive même de me demander si Lucian n’est pas devenu Lucian, pour moi du moins, à mesure que je lisais ce qu’il disait d’Igniatius, et si Igniatius lui-même n’a pas pris une consistance que ses propres textes ne possédaient pas encore avant que Lucian ne commence à les suivre, à les imiter, à les déplacer, comme si chacun avait contribué après coup à constituer le précédent dont il croyait seulement hériter, et je sens combien cette hypothèse aurait autrefois éveillé en moi une méfiance presque immédiate, parce qu’elle paraît menacer la distinction élémentaire entre celui qui crée et ce qui est créé, entre une cause et ses conséquences, entre ce qui vient d’abord et ce qui vient ensuite, mais je ne puis plus l’écarter aussi facilement depuis que j’ai senti ma propre main se laisser instruire par ce qu’elle venait de faire.
Peut-être même avais-je accordé trop de poids, jusque-là, à cette idée d’un auteur qu’il suffirait de retrouver pour que tout reprenne sa place, car si une trace n’existe vraiment qu’à partir du moment où elle peut s’éloigner de celui qui l’a faite, alors l’auteur n’est plus tout à fait derrière elle comme un propriétaire dont la présence virtuelle accompagnerait chacun de ses déplacements, il est lui-même l’un des moments de son histoire, indispensable sans doute puisqu’il y eut bien une main, un corps, une situation, un geste, mais incapable désormais de demeurer auprès de chaque occurrence pour déclarer ce qu’elle doit être; et c’est peut-être cela, plus encore que l’absence matérielle, qui me trouble chez Derrida, cette idée qu’au moment même où j’écris une phrase ou trace une ligne je dois, pour qu’elle puisse exister comme trace, consentir sans même le vouloir à ce qu’elle puisse fonctionner sans moi.
Car la main sait-elle davantage que moi? Je ne le crois pas, et je me méfierais presque autant de cette idée que de l’ancienne souveraineté de l’intention consciente, puisqu’il suffirait alors de remplacer un maître par un autre et d’attribuer au corps quelque dessein secret que l’esprit aurait ignoré; ce qui me trouble est beaucoup moins mystérieux et, pour cette raison peut-être, beaucoup plus difficile à contenir, à savoir qu’il n’est peut-être pas nécessaire que quelqu’un sache avant que quelque chose puisse commencer à prendre une direction, que le trait précédent suffit parfois à solliciter le suivant, que l’œil répond à ce que la main vient de déposer, que la main répond à son tour à ce que l’œil vient de découvrir, et qu’au milieu de cette suite de réponses, où nul n’a besoin de posséder le plan général, une forme finit par apparaître avec une cohérence assez forte pour que nous lui prêtions après coup l’intention qui aurait dû, croyons-nous, la précéder.
Et c’est alors que le mot dessein revient, mais retourné, presque méconnaissable, car je ne peux plus le placer tranquillement derrière le dessin comme l’architecte derrière l’édifice, je le vois se former à l’intérieur même de ce qui se trace, surgir à mesure que certaines possibilités disparaissent et que d’autres se renforcent, puis revenir vers le commencement comme si, ayant enfin pris forme, il pouvait désormais éclairer rétrospectivement les premiers gestes qui pourtant ne le connaissaient pas encore; de sorte qu’en regardant un dessin achevé je puis toujours raconter l’histoire rassurante selon laquelle il fallait bien que quelqu’un ait voulu cela, tandis que le souvenir de ma propre main m’oppose cette expérience beaucoup moins commode, selon laquelle il est arrivé que je ne veuille véritablement quelque chose qu’après avoir commencé à le faire, et que ce que j’avais fait, une fois séparé de moi, commence à vouloir dire davantage que ce que j’aurais pu vouloir lui faire dire.
À partir de là, la question de l’Enfant Lune devient presque impossible à formuler comme je le faisais encore récemment, car demander « qui l’a inventé? » suppose déjà que l’invention lui soit antérieure, qu’un esprit l’ait conçu avant qu’il entre dans le monde des traits, des mots, des gestes, des rencontres, alors que je commence à envisager qu’il ait pu se constituer au cours de cette circulation elle-même, prenant quelque chose à une ligne, autre chose à une phrase, une posture à un dessin qu’Igniatius croyait peut-être sans importance, un silence à ce que Lucian ne parvenait pas à dire, puis, beaucoup plus tard, cette étrange persistance à revenir sous ma propre main, non comme un objet voyageant intact d’un homme à l’autre, mais comme une forme qui devient davantage elle-même chaque fois qu’elle passe et qui, en passant, modifie également celui qu’elle traverse.
Et s’il en est ainsi, l’absence de celui qui aurait pu dire « je l’ai fait » n’est plus seulement l’obstacle qui m’empêche de remonter jusqu’à l’origine de l’Enfant Lune, elle devient peut-être précisément ce qui lui permet de continuer son voyage, car si Igniatius devait rester présent auprès de chaque trait pour en garantir le sens, si Lucian devait accompagner chacune de ses phrases afin d’empêcher qu’elles deviennent autre chose que ce qu’il avait consciemment pensé, si moi-même je devais pouvoir suivre indéfiniment chaque ligne que ma main laisse derrière elle pour expliquer ce que j’avais voulu en la traçant, alors rien ne pourrait véritablement passer de l’un à l’autre, tout demeurerait rivé à son instant de production, tandis que ce qui m’inquiète aujourd’hui est exactement l’inverse, cette faculté qu’ont les traces de quitter celui qui les produit et, parce qu’elles le quittent, d’entrer dans des combinaisons auxquelles il ne pouvait participer.

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