mercredi 23 septembre 2026

(219) L'abracadabrante histoire de l'Enfant Lune


 « Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux.»

René Char, « Sept saisis par l’hiver »
Chants de la Balandrane, Gallimard, 1977.

 

Où Félix, ne comptant que sur sur lui-même et se fiant aux indices disséminés dans le carnets et les dessins, avance courageusement sur les traces invisibles de ceux qui l'ont précédé. Qui pourrait croire, se demande-t'il, que certains mots entendus, même de travers, dans le vacarme des idées, peuvent devenir plus féconds que leur sens vérifié? L’erreur d’écoute n’y révèle pas une vérité cachée… elle déplace assez le mot pour ouvrir un passage vers ce qu’on ne pensait pas encore.


Carnet de Félix 

 Il y a des mots que je lis et d’autres que j’entends, et je commence à me demander si ceux que j’entends ne sont pas quelquefois… plus féconds que ceux dont je peux vérifier le sens… parce qu’ils m’entraînent, à partir d’une ressemblance, d’une découpe fautive, d’un rapprochement que l’étymologie ne confirmerait sans doute pas, vers une région où le mot cesse un instant d’être ce que je savais de lui pour devenir le lieu d’un passage. Je sais bien, en écrivant cela, que je devrais aussitôt corriger ce qui risque de ressembler à une méthode, car il ne s’agit pas de prétendre que les mots cacheraient dans leurs syllabes des vérités qu’une oreille suffisamment attentive pourrait découvrir, mais seulement de reconnaître qu’il arrive parfois qu’une erreur d’écoute, au lieu de fermer le sens, le déplace assez pour que quelque chose apparaisse qui n’était pas contenu dans la définition et qui pourtant, dès lors qu’il est apparu, commence à travailler ce que je croyais comprendre.

Ainsi du mot devenant, qui ne m’a pas d’abord arrêté par ce qu’il signifie, mais par ce qu’il s’est mis, presque malgré moi, à faire entendre, lorsque, prononcé un peu plus lentement, il s’est défait juste assez pour laisser passer autre chose : de-venant, et presque aussitôt, avec cette liberté que l’oreille prend quelquefois sur la grammaire, venant de, si bien que le mot, qui semblait jusque-là orienté vers ce qui vient après, vers ce que quelque chose est en train de devenir, s’est retourné légèrement, non pas au point d’abandonner son mouvement vers l’avant, mais assez pour que ce mouvement se charge tout à coup d’un arrière, d’une provenance, d’un lieu ou plutôt d’un état dont il viendrait, et qu’au lieu de demander seulement ce que devient une chose, je me sois surpris à entendre en même temps la question de ce dont elle vient.

Mais cette question, à peine apparue, ne m’a pas conduit vers un commencement plus clair… elle a au contraire compliqué le mouvement que je croyais avoir saisi, car demander d’où vient ce qui devient suppose encore trop facilement qu’il existe quelque part, en amont, une chose assez stable pour que l’on puisse dire: elle était là, elle était ainsi, puis elle est venue jusqu’ici, et c’est seulement au cours de cette venue, ou à son terme, qu’elle s’est transformée, tandis que ce qui me retient précisément dans ce venant de entendu au cœur de devenant, c’est la possibilité que la venue elle-même ait participé à la formation de ce qui vient, que le passage n’ait pas été cet intervalle neutre entre un point de départ et un point d’arrivée, mais ce au cours de quoi ce qui s’engage dans le trajet cesse peu à peu, ou brusquement, d’être exactement ce qui l’avait commencé, sans qu’on puisse jamais déterminer avec certitude à quel instant cette transformation a eu lieu, puisqu’elle pourrait n’être rien d’autre que le trajet lui-même.

Alors le venant d’où? ne suffit déjà plus, car il faut presque aussitôt lui adjoindre un venant comment?, et je vois bien que cette seconde question change profondément la première, puisqu’elle oblige à considérer non seulement la provenance, mais les voies de la provenance, ce par quoi quelque chose est passé, ce qu’il a rencontré, ce qui l’a retenu, infléchi, dépouillé ou chargé au passage, et qu’à mesure que j’essaie de distinguer ce qui appartiendrait encore à ce qui venait de ce qui lui aurait été ajouté par sa venue, cette distinction devient moins sûre, comme si ce que j’appelais d’abord la chose et ce que j’appelais ensuite son trajet commençaient à se confondre au point que je ne sache plus très bien si je dois dire qu’une chose se transforme pendant qu’elle passe, ou qu’elle n’est précisément cette chose-là que parce qu’elle est passée de cette manière.

Je retrouve ici, avec une insistance qui commence à me gêner un peu tant elle revient sous des formes différentes, la difficulté que j’éprouve depuis quelque temps à placer l’origine quelque part sans qu’elle se remette aussitôt en mouvement, car si ce qui devient vient de quelque chose, je voudrais naturellement remonter vers ce quelque chose, retrouver son état antérieur, le considérer avant que le passage ne le transforme, et pourtant, dès que je crois m’en approcher, je suis obligé de reconnaître que cet état antérieur lui-même devait venir d’ailleurs, qu’il avait déjà été travaillé par d’autres passages, d’autres rencontres, d’autres pertes, d’autres reprises, et que ce que je prenais pour le lieu du départ n’était peut-être qu’un lieu d’arrivée devenu provisoirement départ à son tour.

Il se peut que ce soit cela qui me retienne dans cette mauvaise écoute du mot, bien plus que le jeu lui-même entre devenant et venant de, car elle oblige à considérer que ce que nous appelons une origine n’est peut-être pas toujours ce lieu intact où quelque chose aurait été avant d’être transformé, mais un point de passage que nous choisissons, parce qu’il nous faut bien commencer quelque part, dans une continuité plus vaste dont une grande partie demeure hors de notre regard, de sorte que le de que j’entends si fortement dans devenant ne me ramène pas nécessairement à une source, mais ouvre au contraire vers une succession d’amonts dont chacun, dès qu’on l’atteint, révèle qu’il a lui-même été traversé.


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