lundi 28 septembre 2026

(225) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

 

Entre ce qu'on croit... ce qu'on sait et ce qu'on croit connaître serpente l'indocile savoir... 


Étrange semble être le moment où Damon, dont nous avons appris qu’il est un petit chien bleu qui accompagne surtout l’Enfant Lune, mais aussi d’autres personnages, sans que l’on sache d’où il vient. Il semble davantage accompagner que guider, sa présence restant discrète et jamais liée seulement aux moments de crise. Son aide éventuelle ne se révèle souvent qu’après coup, dans un détour, un arrêt ou une reprise de la marche. Mais rien ne permet d’affirmer qu’il savait ce qu’il faisait ni même qu’il agissait intentionnellement. Son efficacité demeure donc rétrospective et indécidable… assistance secrète peut-être… ou simple présence…

Carnet de Félix 

Damon aura marché là où il voulait marcher, attendu parce qu’il avait envie d’attendre, rebroussé chemin pour une raison qui ne concernait que lui, et cependant quelque chose, grâce à cette succession d’actes presque insignifiants, aura été rendu possible. Il devient alors difficile de savoir s’il a aidé ou si les autres se sont simplement aidés de sa présence, distinction qui me paraissait d’abord importante et qui l’est de moins en moins.
Daemon est plus difficile encore à présenter. Il est lui aussi un petit chien bleu. Ou, pour être plus exact, il possède l’apparence de Damon avec une fidélité telle que les dessins ne m’offrent pas toujours le moyen de décider lequel des deux j’ai devant les yeux. Seul le nom introduit une différence, cette lettre supplémentaire qui dérange à peine Damon et suffit pourtant à faire entendre autre chose: Daemon. Je ne sais pas s’il faudrait dire qu’il ressemble à Damon, qu’il l’imite, qu’il en est une sorte de double ou, comme j’ai fini par le penser, qu’il a pris son apparence. “Pris” est d’ailleurs un mot dont je me méfie ici, parce qu’il pourrait laisser croire à une substitution ou à un vol, alors qu’il me semble parfois que cette apparence lui a seulement permis d’entrer dans le récit sans devoir y apporter une forme nouvelle.
Et cette idée devient plus étrange encore depuis que je m’avise que Damon lui-même n’a pas d’origine connue, car Daemon n’aurait donc pas choisi l’apparence d’un être parfaitement identifié, appartenant à quelqu’un ou provenant d’un lieu que l’on pourrait retrouver… Il aurait pris l’apparence d’un être qui était déjà là sans que personne sache d’où il venait, comme si l’inconnu avait emprunté le visage, si je puis dire, d’un autre inconnu… paradoxalement devenu familier.
Je reviens donc à Damon et Daemon, ou plutôt à cette gêne très particulière qui me saisit chaque fois que j’essaie de les distinguer avec trop d’assurance, car je dispose bien de deux noms, dont l’un semble appartenir sans difficulté au petit chien bleu que j’ai rencontré le premier, tandis que l’autre, presque identique, ne se distingue que par cette lettre qui introduit dans le premier nom une déviation minuscule, un écart assez faible pour passer inaperçu et pourtant suffisant pour que je ne puisse plus lire tout à fait de la même manière ce qui se présente à moi… mais pour le reste, si je m’en tiens à ce que montrent les dessins, rien ne vient véritablement m’aider, puisque Daemon a l’apparence de Damon, au point qu’il m’arrive de me demander si cette ressemblance est seulement destinée à me tromper, ou si elle ne m’oblige pas plutôt à renoncer à une question que je pose encore trop vite: lequel des deux est devant moi?
Car enfin, si Daemon était reconnaissable à quelque signe particulier, s’il était plus grand, plus sombre, plus lumineux, s’il portait quelque attribut qui le désignât comme celui qui sait, qui veille, qui conduit, il me serait facile de lui attribuer aussitôt la fonction de guide et de lire chacun de ses gestes comme la conséquence visible d’un savoir auquel les autres n’auraient pas accès ; mais rien de tel ne m’est accordé, et je commence à soupçonner que cette absence d’attribut n’est pas un manque dans sa représentation, qu’elle en constitue au contraire la nécessité, comme si Daemon ne pouvait accomplir ce qu’il a à accomplir qu’à la condition de ne pas porter sur lui le signe de sa fonction, de ne pas apparaître comme guide avant d’avoir guidé, et peut-être même de ne jamais pouvoir être reconnu avec certitude comme tel.


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