vendredi 25 septembre 2026

(222) L'abracadabrante histoire de l'Enfant Lune


 « Car, pour nous, au sein du jour quelque chose peut-il apparaître qui ne serait pas le jour, quelque chose qui dans une atmosphère de lumière et de limpidité représenterait le frisson d’effroi d’où le jour est sorti?»

Maurice Blanchot, Thomas l'obscur




Où il est dit, loin d’un pur chaos, qu’un passage transforme aussi celui qui le suit… Lire, regarder, comprendre, c’est déjà devenir autrement…  Ainsi  le mot “devenant” finit par désigner autant le mouvement des choses que celui, plus discret, qui déplace le passager lui-même.

Cahier de Félix

Je voulais comprendre comment quelque chose se transforme en passant, et je m’aperçois que cette question ne peut probablement pas rester extérieure à celui qui la pose, car si le passage transforme ce qui passe, pourquoi épargnerait-il celui qui le suit, celui qui lit, celui qui regarde, celui qui revient sur ses propres certitudes avec des yeux déjà changés par ce qu’il vient de rencontrer ?

Peut-être est-ce pour cela que je reviens si souvent à ce mot sans parvenir à l’épuiser, parce qu’à chaque fois que je crois pouvoir en faire l’objet de ma réflexion, il se retourne légèrement et m’oblige à considérer la position depuis laquelle je le regarde, comme si devenant, entendu par erreur comme venant de, ne désignait plus seulement le mouvement des choses que j’essaie de suivre, mais cette transformation plus discrète qui se produit en moi à mesure que je les suis, et qui me rend maintenant incapable de retrouver exactement l’endroit d’où j’étais parti.

Je pourrais certainement revenir aux premières pages de mes notes, retrouver mes formulations, reconnaître mes raisonnements, et pourtant celui qui les lirait maintenant ne serait déjà plus tout à fait celui qui les a écrites, non parce qu’un événement considérable l’aurait séparé de lui-même, mais parce que chacun de ces passages minuscules, chacun de ces rapprochements, chacun de ces déplacements presque imperceptibles de la question aurait fait son travail, jusqu’à rendre étrange ce qui paraissait autrefois évident.

Et je me demande si ce n’est pas ainsi, précisément, que quelque chose devient… non dans le fracas d’un changement qui nous permettrait de dire clairement qu’il y eut un avant puis un après, mais dans cette venue continue où ce qui vient ne cesse de porter ce dont il vient tout en étant imperceptiblement transformé par les chemins qu’il emprunte, jusqu’au moment où, regardant derrière lui, il découvre que le lieu dont il venait n’est plus tout à fait le même, non parce qu’il aurait changé, mais parce que lui-même n’est plus placé au même endroit pour le voir.

Alors je garde le mot avec son erreur, peut-être même à cause d’elle, et je le laisse résonner sans chercher pour l’instant à décider ce qu’il signifie exactement : devenant, venant de, venant d’un lieu qui lui-même venait d’ailleurs, passant par ce qui le transforme, arrivant quelque part sans cesser tout à fait de venir, puis se retournant vers ce dont il venait et découvrant que ce retour aussi fait partie du devenir.

Et si je voulais malgré tout retenir quelque chose de ce long détour, ce ne serait peut-être pas une définition, mais une question dont je ne suis plus certain qu’elle s’adresse seulement aux choses que j’examine : quand quelque chose vient jusqu’à nous, qu’est-ce que le passage fait à ce qui vient, et qu’est-ce que cette venue, lorsqu’elle nous atteint, commence à faire de nous ?

Félix

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