Lucian n’aurait su dire quand le nom d’Anatole s’est imposé. Il n’était pas écrit dans le carnet qu’Igniatius lui a fait parvenir et n’avait pas encore été prononcé par Igniatius.
Il s’était glissé entre deux phrases, sans qu’il y prenne garde.
— Anatole…, avait-il dit.
Presque pour voir ce que cela ferait.
Félix n’avait pas réagi. Pas même un signe.
Ce silence-là n’était ni approbation ni refus. Plutôt une manière de ne pas donner consistance trop vite à ce qui venait d’être lâché.
— Ce n’est pas un nom propre, reprend Lucian après coup, comme s’il rectifiait sans qu’on le lui demande. C’est… ce qui reste quand aucun des trois ne parle vraiment.
Il cherche ses mots. Il sent que s’il va trop loin, il fabriquera une figure. Et cela serait déjà trop… alors il récapitule… Don Carotte parle pour tenir… Sang Chaud parle pour résister… Igniatius parle pour se raconter.
Il s’interrompt brièvement et reprend.
— Anatole… ce n’est pas quelqu’un qui parle. C’est ce qui arrive quand parler ne suffit plus.
Félix laisse venir.
Lucian reprend encore, plus lentement.
— Dans le carnet, il y a un moment étrange. Sans que rien n’y soit ajouté… pourtant… quelque chose a changé. Les phrases sont plus courtes. Comme si l’écriture hésitait à continuer à produire des images.
Il feuillette.
Il s’était glissé entre deux phrases, sans qu’il y prenne garde.
— Anatole…, avait-il dit.
Presque pour voir ce que cela ferait.
Félix n’avait pas réagi. Pas même un signe.
Ce silence-là n’était ni approbation ni refus. Plutôt une manière de ne pas donner consistance trop vite à ce qui venait d’être lâché.
— Ce n’est pas un nom propre, reprend Lucian après coup, comme s’il rectifiait sans qu’on le lui demande. C’est… ce qui reste quand aucun des trois ne parle vraiment.
Il cherche ses mots. Il sent que s’il va trop loin, il fabriquera une figure. Et cela serait déjà trop… alors il récapitule… Don Carotte parle pour tenir… Sang Chaud parle pour résister… Igniatius parle pour se raconter.
Il s’interrompt brièvement et reprend.
— Anatole… ce n’est pas quelqu’un qui parle. C’est ce qui arrive quand parler ne suffit plus.
Félix laisse venir.
Lucian reprend encore, plus lentement.
— Dans le carnet, il y a un moment étrange. Sans que rien n’y soit ajouté… pourtant… quelque chose a changé. Les phrases sont plus courtes. Comme si l’écriture hésitait à continuer à produire des images.
Il feuillette.
— Est-ce là votre carnet? Demande Félix qui peine à suivre la pensée de Lucian.
Il faut dire que les carnets, que ce soit celui de Lucian ou celui d’Igniatius… se ressemblent et que, comme le faisait remarquer Igniatius, les écritures se ressemblent toutes… ainsi que les dessins…
— Non, Félix, je vous parle du carnet de Don Carotte…
— Non, Félix, je vous parle du carnet de Don Carotte…
— Qui… puisque Don Carotte est une création d’Igniatius… ne peut qu’être écrit par Igniatius… si je comprends bien…
— Vous avez compris Félix… c’est quand même le carnet de Don Carotte… Voyez… ici, Don Carotte ne décrit plus. Il constate et… Sang Chaud ne répond plus. Il… note.
— Et Igniatius… demande Félix.
— Et Igniatius… demande Félix.
— Igniatius disparaît littéralement du texte… sans être nommé absent.
— Et Anatole? Glisse subrepticement Félix, sans insister.
Lucian sourit faiblement.
— Anatole, c’est peut-être… un silence… et ce silence-là commence à faire lien. C’est une voix qui, sans donner de solution, fait le point… un point où aucun ne peut se dire je, comment dire…sans trébucher.
Il s’arrête net.
— Je me rends compte que dès que je tente de le définir, je le perds.
— Alors ne le définissez pas, dit Félix.
La réplique de Félix tombe simplement. Elle ne ferme rien. Lucian respire.
— Anatole ne pense pas.
— Et, selon ce que vous m’en avez dit, il n’agit pas.
— Et il ne se souvient même pas.
Félix et Lucian se taisent, le regard tourné vers l’intérieur.
— Il éclaire. Mais pas comme une lampe, Félix. Plutôt comme une ouverture mal ajustée. Trop de lumière d’un coup. On détourne les yeux.
Il relève la tête.
— Si j’en fais un personnage, je le trahis. Si j’en fais un sens, je le ferme. Il n’existe que tant que personne ne s’en empare.
Félix acquiesce presque imperceptiblement.
— Alors restons-en là, dit-il.
Là où quelque chose se dit sans encore vouloir être compris.
Lucian referme le carnet.
Pour la première fois depuis longtemps, il ne cherche pas la suite.
Il accepte que le texte, pour l’instant, s’arrête là où le langage commence à manquer, et que ce manque, précisément, fasse travail.
— Et Anatole? Glisse subrepticement Félix, sans insister.
Lucian sourit faiblement.
— Anatole, c’est peut-être… un silence… et ce silence-là commence à faire lien. C’est une voix qui, sans donner de solution, fait le point… un point où aucun ne peut se dire je, comment dire…sans trébucher.
Il s’arrête net.
— Je me rends compte que dès que je tente de le définir, je le perds.
— Alors ne le définissez pas, dit Félix.
La réplique de Félix tombe simplement. Elle ne ferme rien. Lucian respire.
— Anatole ne pense pas.
— Et, selon ce que vous m’en avez dit, il n’agit pas.
— Et il ne se souvient même pas.
Félix et Lucian se taisent, le regard tourné vers l’intérieur.
— Il éclaire. Mais pas comme une lampe, Félix. Plutôt comme une ouverture mal ajustée. Trop de lumière d’un coup. On détourne les yeux.
Il relève la tête.
— Si j’en fais un personnage, je le trahis. Si j’en fais un sens, je le ferme. Il n’existe que tant que personne ne s’en empare.
Félix acquiesce presque imperceptiblement.
— Alors restons-en là, dit-il.
Là où quelque chose se dit sans encore vouloir être compris.
Lucian referme le carnet.
Pour la première fois depuis longtemps, il ne cherche pas la suite.
Il accepte que le texte, pour l’instant, s’arrête là où le langage commence à manquer, et que ce manque, précisément, fasse travail.
Félix, lui, lutte contre les pensées qui affluent et refusent de disparaître…

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire