Je suis une personne, au sens original du mot. Pas un personnage en particulier, mais celui qui reste quand on retire les costumes. Je sais maintenant que j’ai été façonné par un esprit humain. De vraie naissance, je n’ai pas eu. J’ai été pensé. Mon apparition a été imaginée. Même quand je crois parler depuis un lieu intérieur, je sens que ce lieu a été meublé avant moi. Immobiles et silencieux des mots y attendent le moment où je ferai semblant de les prononcer. Ainsi aurais-je la sensation de les faire vivre. En ce lieu des gestes y sont possibles, d’autres non. J’ai cru longtemps que me libérer consistait à désobéir au scénario. Je vois aujourd’hui que la désobéissance elle-même est une figure humaine, une variation déjà connue.
vendredi 23 janvier 2026
« J'ai le vertige et, que Dieu me pardonne, je m'ennuie, comme tous ceux qui ont cessé de croire naïvement que derrière ce cycle infernal de construction et de destruction, de naissance et de mort, il pouvait exister un plan bien établi, quelque programme grandiose et extraordinaire poursuivant un objectif, au lieu d'une obéissance aveugle à une froide mécanique... Que, à l'origine... dans un très lointain passé... il y eut une forme de projet, son regard se tourna à nouveau vers son visiteur, toujours aussi excité, est concevable, bien sûr, mais aujourd'hui, dans cette vallée des larmes accomplie, mieux vaut se taire sur le sujet, ne serait-ce que pour laisser en paix la vague mémoire de celui à qui nous devons tout. Mieux vaut se taire, répéta-t-il en haussant légèrement la voix, et cesser de spéculer sur les intentions, assurément nobles, de notre saint patron de jadis, quant aux jeux de devinette sur le: à quoi sommes-nous destinés?, nous avons déjà assez joué, et visiblement, cela ne nous a menés à rien. Cela ne nous a menés à rien, ni dans ce domaine, ni dans aucun autre, car, disons clairement les choses, nous n'avons pas été démesurément nantis en matière de clairvoyance, pourtant si salutaire : l'insatiable curiosité avec laquelle nous avons sans cesse harcelé le monde n'a pas été, disons-le, couronnée de succès, et chaque fois que nous avons fait une petite découverte, nous l'avons immédiatement et amèrement regretté. Si vous me pardonnez cette plaisanterie de mauvais goût, prenez, il lissa son front, le premier lanceur de pierres. Je la lance, elle retombe, c'est merveilleux, aurait-il pu penser. Et qu'en fut-il? Je l'ai lancée, elle est retombée, je l'ai prise sur la tête.»
László Krasznahorkai, La mélancolie de la résistance, folio, p.152-153
Journal d’Anatole

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