vendredi 16 janvier 2026

En suspens

 « Il ne faut pas écrire directement ce que l’on pense, mais seulement ce que l’on peut soutenir à distance. Tout ce qui est trop proche se déforme aussitôt, devient soit mensonge, soit complaisance. La vérité n’apparaît qu’à travers des détours, et l’on n’y accède qu’en acceptant de ne pas la viser frontalement. »

Franz Kafka, Lettres à Felice
 




Carnet de Félix 

Avant tout… laisser faire. Avant de relire… laisser dire. Avant de rapprocher… laisser en l’état. Avant de comprendre… ou de feindre de le faire… laisser en suspens…

La dernière ligne de la lettre que vient de m’adresser Lucian m’a arrêté plus sûrement que tout le reste «avec une attention qui se veut encore lucide».
Ce encore s’est détaché du texte comme un éclat qui ne tombe pas. Il ne qualifie pas l’attention; il la met en sursis. Sans rien affirmer, il prévient. Il dit moins ce qui est que ce qui pourrait cesser de l’être.
Je note cela immédiatement, car si je n’y prends garde, je vais transformer ce mot en symptôme parmi d’autres, l’absorber dans une analyse qui le neutralisera. Or ce encore ne demande pas à être expliqué. Il demande à être entendu.
Dire encore, ce n’est pas dire toujours. Ce n’est pas non plus dire bientôt plus. C’est se placer dans un intervalle instable, un temps qui n’a pas encore basculé mais qui sait qu’il le peut. Lucian n’écrit pas qu’il est lucide. Il écrit qu’il s’y efforce. Cette nuance est capitale. Elle engage une lutte silencieuse, presque élégante, entre la vigilance et quelque chose qui insiste.
Je me demande ce que Lucian perçoit déjà, sans vouloir encore le nommer. Peut-être sent-il que la distance qu’il invoque sans cesse n’est plus acquise, qu’elle demande désormais à être fabriquée phrase après phrase. Peut-être que cette lucidité qu’il revendique n’est plus un état, mais une posture défensive. Le mot encore dit cela sans le dire: la lucidité n’est plus donnée, elle est maintenue.
Je note aussi ceci: écrire encore à quelqu’un, c’est lui transmettre une charge. C’est lui confier, sans l’avouer, la possibilité d’un après. Comme si Lucian me disait: pour l’instant je tiens, mais cela pourrait se déplacer. Ce encore m’inclut malgré moi. Il fait de moi un témoin avancé, presque un relais.
Je n’irai pas plus loin pour l’instant. Tout le reste attendra. Les hypothèses, les recoupements, les figures qui changent de nom, les soupçons qui circulent, tout cela viendra, et viendra trop vite. Ce mot seul mérite d’être noté et respecté.
Encore n’est pas une promesse…
Ce n’est pas une menace non plus… Il se pourrait que ce soit un seuil.
Je m’arrête ici. Le reste n’est pas un reste. Sans doute saura t’il revenir sans que je l’appelle.
F.

Félix se décide à envoyer une réponse àLucian.
 
Cher Lucian,
 
Je vous écris après avoir laissé reposer votre dernière lettre, non par indifférence mais par prudence. Elle demandait ce délai. Certains textes gagnent à être relus, le vôtre exigeait d’être d’abord supporté. La formule par laquelle vous concluez, celle que vous savez, n’a cessé de m’accompagner, non comme une confidence, mais comme une indication discrète de ce qui est déjà en train de se jouer.
Vous avancez l’idée qu’Igniatius se présente comme auteur alors qu’il serait, en réalité, le lieu de passage de figures qu’il ne gouverne plus. Cette hypothèse, vous le savez, n’est pas anodine. Elle engage moins une théorie de l’écriture qu’une conception de la responsabilité. Être auteur, même de fiction, suppose une forme de souveraineté. Être possédé, fût-ce par des personnages, implique une dépossession progressive que le langage tente ensuite de recouvrir.
Ce qui me frappe dans votre analyse, c’est la manière dont Igniatius semble toujours arriver après coup. Vous le montrez attentif à ce qui survient, prompt à l’expliquer, mais rarement à l’initier. Les transformations qu’il attribue à une nécessité interne du récit prennent alors une autre coloration. Elles ressemblent davantage à des tentatives de reprise qu’à des décisions. Il parle pour rattraper. Il justifie pour maintenir une cohérence qu’il sent menacée.
La disparition de Don Carotte, suivie de cette réapparition sous le nom d’Anatole, me paraît à cet égard significative. Ce n’est pas tant le changement de nom qui importe que le fait qu’il se produise sans qu’Igniatius puisse en revendiquer la source. Il en constate les effets, il en agence les conséquences, mais il n’en maîtrise pas l’élan. Le personnage ne se transforme pas... il se déplace. Et ce déplacement affecte directement celui qui prétendait l’avoir créé.
Quant à Sang Chaud, son avancée vers une position centrale me semble confirmer votre lecture. Cette figure n’attend pas d’être appelée. Elle occupe l’espace disponible avec une assurance qui ne procède pas d’une permission accordée. Igniatius, loin de la diriger, l’accompagne comme on suit un mouvement déjà engagé. Il n’y a pas là de stratégie consciente, mais une adaptation continue à ce qui s’impose.
Je comprends dès lors votre recours au terme de possession, que vous maniez avec une retenue qui l’éloigne de toute dramatisation inutile. Vous ne décrivez pas un envahissement spectaculaire, mais une porosité durable. Igniatius semble traversé par ses propres figures, affecté par elles, contraint de leur donner sens après qu’elles ont agi. Cette inversion du rapport habituel entre auteur et création suffit à expliquer la sensation de révolte qu’il attribue à ses personnages.
Je ne crois pas que cette hypothèse doive être entendue comme un verdict. Elle éclaire cependant un point essentiel: ce que nous appelons insurrection des figures pourrait bien être la conséquence directe d’une autorité déjà fragilisée. Les personnages ne se soulèvent pas contre un pouvoir trop ferme, mais profitent d’un centre qui ne se maintient plus qu’à force de discours.
Votre lettre, par sa précision même, témoigne de l’attention que vous portez à ce glissement. Vous écrivez avec une lucidité que vous savez exposée, et cette conscience du risque me paraît être, pour l’instant, votre meilleure garantie. Elle vous place dans une position délicate, mais encore lisible.
Je vous adresse ces remarques non pour contester votre lecture, mais pour en reconnaître la portée. Il me semble que vous touchez là à quelque chose de juste, et peut-être d’inconfortable, pour chacun de nous. Si Igniatius est moins auteur que traversé, alors ceux qui l’observent ne sont pas entièrement à l’abri de ce mouvement.
Je vous écris donc avec cette vigilance partagée, et avec la conviction que ce qui se joue ici dépasse déjà les catégories que nous utilisons pour en parler.
Recevez l’expression d’une considération attentive,
 
Félix
 
 


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