« Tout ce que je n’ai pas pu te dire de vive voix, je ne l’ai pas tu par ruse ni par dureté, mais parce que parler m’était impossible. Devant toi, les mots se retiraient de moi, ils perdaient leur ordre et leur force, et ce silence n’était pas une décision, mais un état. Il m’enfermait.
Si aujourd’hui j’écris, ce n’est pas pour rompre ce silence, mais pour lui donner une forme qui me permette de respirer. Car le silence, lorsqu’il dure trop longtemps, ne protège plus: il accuse. Il devient lui-même une parole, mais une parole qui ne peut être corrigée ni expliquée.»
Franz Kafka, Lettre au père
Cher Lucian,
J'ai commencé cette lettre avec l’intention de vous l’adresser, je la poursuis déjà avec le soupçon qu’elle ne vous parviendra jamais. Il y a dans ce que je m’apprête à écrire une liberté qui ne supporterait pas la lumière directe de votre regard, et peut-être est-ce précisément pour cela que je l’écris malgré tout.
Vos dernières lettres m’ont retenu plus longtemps que je ne l’aurais cru. Je les ai relues avec cette attention que l’on réserve aux récits qui prétendent informer, mais qui, à force de précision, finissent par déplacer la question. Vous dites observer, rapporter, laisser advenir. Vous insistez sur votre retenue, sur la prudence de votre position. Et pourtant, quelque chose affleure, que je ne parviens pas à réduire à une simple vigilance professionnelle.
Je me demande, Lucian, si vous me dites tout. Je ne parle pas de faits volontairement dissimulés, ni d’une omission stratégique que je pourrais aisément comprendre. Je pense à autre chose, de plus diffus. À une implication qui se glisse dans vos formulations, à un plaisir discret pris à cette dérive des figures que vous décrivez avec tant de soin. Vous parlez d’Igniatius comme d’un patient troublé, mais votre langue, parfois, semble épouser ses mouvements avec une proximité qui excède l’observation.
Je m’interroge aussi sur Don Carotte, sur Anatole et sur Sang Chaud... Sur ce passage de relais que vous racontez avec une précision presque narrative. Vous affirmez rester à distance, mais la manière dont vous suivez ces métamorphoses me fait douter. On dirait que vous êtes déjà entré dans ce tourbillon, non comme un témoin surpris, mais comme quelqu’un qui en accepte les règles implicites. Cette circulation des noms, cette instabilité des places, vous les décrivez sans chercher à les arrêter, comme si leur poursuite vous importait davantage que leur résolution.
Peut-être est-ce injuste. Peut-être est-ce moi qui projette. Il m’arrive, vous le savez, de pousser trop loin l’interprétation, jusqu’à confondre ce qui est observé avec ce qui m’inquiète. Je me demande néanmoins si vous ne trouvez pas, dans cette perte de centre que vous attribuez à Igniatius, un écho à vos propres zones d’incertitude. Vous avez toujours su écouter les récits des autres; je me demande si celui-ci ne vous parle pas d’une façon plus personnelle que vous ne l’admettez.
Je pourrais poursuivre. Je pourrais formuler plus nettement ce soupçon qui se dessine, puis se défait aussitôt que je tente de le fixer. Mais je sens déjà que cette lettre m’emporte trop loin. Je multiplie les hypothèses. Je relie des indices qui ne demandent peut-être qu’à rester séparés. Je pense trop, et ce constat, chez moi, vaut souvent comme un signal d’arrêt.
Je n’enverrai donc pas ces pages. Elles resteront ici, comme la trace d’un moment où votre silence relatif m’a conduit à remplir les blancs avec mes propres inquiétudes. Il est possible que vous n’ayez rien caché, sinon ce que tout praticien tait par nécessité. Il est possible aussi que cette affaire dépasse déjà le cadre que je m’efforce de lui donner.
Je referme cette lettre sans conclusion, et avec un certain soulagement. Vous n’en saurez rien, et peut-être est-ce mieux ainsi.
F.

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