vendredi 9 janvier 2026

Une tension maintenue

 

« Ne pas écrire est parfois pour moi la seule manière de rester fidèle à ce que je ressens. Chaque lettre que je commence me donne le sentiment de trahir quelque chose de juste, de fragile, qui ne supporte pas d’être exposé. Le silence, dans ces moments-là, n’est pas une fuite, mais une précaution.
Je me tais pour ne pas me disperser, pour ne pas transformer en phrases ce qui ne peut encore vivre que dans l’attente. Écrire trop tôt serait une forme de mensonge. Le silence, au contraire, maintient la tension, il garde intact ce qui pourrait être affaibli par l’explication.»
 
Franz Kafka, Lettres à Milena
 
 

 
Cher Félix,
 
Je poursuis cette correspondance parce que ce qui se produit autour d’Igniatius a pris une tournure que je n’avais ni prévue ni tout à fait redoutée, et qui mérite, me semble-t-il, d’être déposée quelque part avant de devenir méconnaissable. Vous comprendrez, à la lecture de ce qui suit, que je ne parle plus seulement d’un trouble passager, mais d’un déplacement profond de la nature même de son récit.
Don Carotte ne se contente plus de résister. Il s’est soustrait. La nuance est décisive. Jusqu’ici, Igniatius pouvait encore se croire contesté depuis l’intérieur de son propre dispositif. Il pensait affronter une dissidence qu’il avait, d’une certaine manière, rendue possible. Or ce qui advient désormais échappe à cette logique. Don Carotte ne se définit plus par rapport à lui. Il s’est retiré de la scène où on l’attendait.
Ce retrait ne s’est pas fait dans le silence. Il s’est accompagné d’un geste qui a profondément déstabilisé mon patient : Don Carotte a changé de nom. Non par provocation directe, ni par jeu, mais comme on se débarrasse d’un vêtement devenu impropre. Il se nomme à présent Anatole. Le choix n’est pas innocent. Il y est question d’un jour qui commence, d’une lumière qui ne demande plus l’autorisation de paraître. Ce nouveau nom ne dialogue pas avec l’ancien. Il le rend caduc.
Ce qui bouleverse davantage encore Igniatius, c’est que ce départ n’a pas laissé de vide durable. La place abandonnée par Don Carotte a été aussitôt investie par Sang Chaud. Vous reconnaîtrez sans peine, sous cette appellation vive, l’ombre de celui qui accompagnait autrefois, qui commentait, qui suivait. Sang Chaud ne se contente pas de demeurer à côté. Il avance. Il prend position. Il adopte à son tour le nom de Don Carotte, comme si cette identité nouvellement libérée appelait un relais plutôt qu’un héritier.
Il ne s’agit donc pas d’une succession ordonnée, mais d’un mouvement circulaire qui défie toute hiérarchie stable. Le nom se détache d’un corps pour être repris par un autre. Le rôle change de porteur sans perdre sa force. Igniatius, habitué à distribuer les places, se retrouve spectateur d’une permutation qu’il ne dirige plus. Il tente encore d’en parler comme d’un jeu narratif complexe, mais je perçois chez lui une inquiétude plus profonde.
Ce glissement produit un effet singulier sur celui qui observe. On ne sait plus très bien qui parle depuis quel lieu, ni à quel moment une figure cesse d’être elle-même pour devenir le prolongement d’une autre. Ce tourbillon, que je qualifierais volontiers de choral si je n’avais peur d’en atténuer la violence, menace de dissoudre le fil qui guidait jusqu’ici la lecture. Igniatius le sent. Il craint que le lecteur, déjà sollicité au-delà du confortable, ne renonce à suivre.
Ce qui me frappe, Félix, c’est que cette crainte ne le conduit pas à simplifier. Elle l’excite. Il est à la fois alarmé et retenu par ce désordre qu’il n’a pas su empêcher. Le voir privé de sa position de maître du jeu révèle chez lui une fragilité qu’il dissimulait sous l’élégance du contrôle. Il se demande, sans le formuler ainsi, s’il reste encore quelqu’un pour recevoir ce qui s’écrit.
Je vous confie cela sans conclure. Il est possible que ce mouvement s’épuise de lui-même. Il est tout aussi possible qu’il entraîne Igniatius là où il n’avait jamais consenti à aller, c’est-à-dire dans un espace où le sens circule sans qu’il ne puisse y distinguer un centre assignable. Quant au lecteur, s’il en demeure un, il ne pourra plus se satisfaire d’un point de vue unique. Peut-être est-ce là le risque majeur, ou la promesse la plus exigeante.
Je reste attentif, plus que jamais, à ce qui se transforme sous mes yeux, en sachant que toute tentative de stabilisation serait prématurée.
Avec une vigilance que je n’essaie plus de dissimuler,
Lucian

Aucun commentaire: