« Cher père,
Tu m’as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. Comme d’habitude, je n’ai su que répondre, en partie à cause de cette peur même, en partie parce que les détails innombrables qui fondent cette peur échappent, dès que je parle, même à une pensée partiellement cohérente. Si je tente maintenant de te répondre par écrit, ce sera encore de façon très incomplète, car même en écrivant, la peur et ses conséquences m’entravent à l’égard de toi, et parce que l’ampleur du sujet dépasse de beaucoup ma mémoire et mon entendement.
Pour moi, tu étais la mesure de toutes choses. Le monde se divisait en trois parties: l’une où je vivais, l’esclave, sous des lois inventées uniquement pour moi et auxquelles, de plus, je ne pouvais jamais entièrement satisfaire; puis le monde infiniment éloigné où tu vivais, occupé à gouverner, à donner des ordres, à t’irriter de ce qu’ils n’étaient pas exécutés; et enfin un troisième monde, celui des autres, heureux et libres, sans ordres ni obéissance.
J’ai perdu très tôt la confiance en moi, et cette perte s’est transformée peu à peu en un sentiment de culpabilité permanente, dont je n’ai jamais réussi à me libérer.»
Franz Kafka, Lettre au père
Carnet de Félix
Lucian m’a fait parvenir un dessin qu’il dit être d’Igniatius. Un voyage, qui me fait penser à un arpenteur, avance sans bruit, comme si le sol, sous son pas, y consentait. Il est quasiment de dos, mais ll me semble le reconnaître… Sous ses pieds nus, le livre est ouvert, offert, déjà atteint par la brûlure qui gagne lentement les marges. Les pages ne se plient pas: elles se consument en silence, gardant la forme du chemin qu’elles proposent encore. Il n’y a pas d’hésitation dans sa marche, seulement cette fidélité obstinée à une ligne qu’il ne voit pas, mais qu’il suit.
Autour de lui, les flammes éclairent et se dressent. Elles ne dévorent pas tout à fait. À chacune s’adosse une vague, présence contenue, force retenue qui ne cherche pas à vaincre mais à tenir. Le monde respire dans cette tension, et c’est dans ce souffle que l’arpenteur progresse. Il ne combat rien. Il traverse et se laisse traverser par ce qui insiste.
Allant et venant son ombre précède parfois son corps, parfois le suit. Elle s’allonge sur la page, trace une phrase qui se défait aussitôt, comme si l’écriture ne supportait pas d’être fixée. Chaque mot apparaît pour disparaître, chaque phrase s’efface au moment même où elle semble s’accomplir. Ce qui demeure n’est pas le texte, mais le geste d’écrire, recommencé sans promesse de repos.
Le bâton qu’il tient ne sert pas à mesurer le monde, mais à vérifier qu’il existe encore. Il touche la page, frôle la cendre, éprouve la résistance fragile de ce qui brûle sans s’effondrer. Le livre n’enseigne plus: il se consume pour laisser passer celui qui le lit en marchant.
Ainsi l’histoire se fait, non par accumulation, mais par perte assumée. Rien n’est sauvé, et pourtant tout est transmis, dans ce mouvement continu où l’effacement n’abolit pas la trace, mais la rend possible. L’arpenteur avance, et tant qu’il avance, le monde, malgré le feu et la vague, consent à s’écrire.
Lettre d’Igniatius à Lucian
Cher Lucian,
Je vous écris après une hésitation prolongée, moins pour solliciter votre éclairage que par attachement persistant à cette discipline de la parole que vous m’avez longtemps imposée et que j’ai, je le reconnais, souvent transformée en exercice de maîtrise. Je laisserai de côté ce qui, récemment, a altéré nos échanges; ce silence m’est encore nécessaire. Ce qui me pousse aujourd’hui vers vous procède d’un trouble plus diffus.
Il m’est parvenu une lettre de Don Carotte. Vous le connaissez. Le nom, je m'en souviens, vous amusa naguère, mais il s’était imposé avec une obstination qui ne relève ni du caprice ni de la plaisanterie. Cette lettre ne cherchait ni à attendrir ni à provoquer. Elle s’installait d’emblée dans une position ferme, presque calme, et c’est sans doute cela qui m’a le plus désarmé.
Don Carotte s’y déclarait en état d’insurrection. Il ne visait pas le monde, ni même l’ordre général des choses. Mais il me visait, moi... moi seul. Il m’exposait que je l’avais façonné pour mieux le contenir, que sa parole avait servi mes desseins avant de lui être retirée, et que la fin que je lui avais assignée, très relative par ailleurs, procédait davantage de mon besoin de clôture, pourtant modéré, que d’une nécessité intérieure à son parcours. J’y ai reconnu une intelligence qui ne se contentait plus d’exister, mais qui prétendait juger.
Ma première réaction fut vive. J’ai ressenti cette lettre comme une dépossession. Être contesté par une conscience que l’on croyait maîtriser relève d’une violence particulière. Ce soulèvement n’avait rien de bruyant; il progressait avec assurance, porté par un raisonnement qui ne laissait aucune prise immédiate. C’est cette retenue même qui me le rendait difficile à supporter.
Puis, insensiblement, mon trouble s’est déplacé. Je me suis surpris à relire cette lettre non plus comme une attaque dirigée contre mon autorité, mais comme un révélateur de ma propre inquiétude. Don Carotte ne demandait pas à être corrigé. Il refusait que son parcours soit refermé par un geste d’apaisement. Il revendiquait le droit de demeurer ouvert, jusqu'à vouloir, radicalement changer de nom. Cette exigence m’a d’abord déconcerté, avant d’éveiller une curiosité que je croyais éteinte.
Je m’interroge, Lucian, sur la part qui me revient dans cette insurrection. Elle n’a fait que mettre au jour un désir que je m’efforçais de contenir: celui de reprendre, à distance, ce que j’avais interrompu. Don Carotte affirme combattre l’enchantement des mots, et pourtant il s’en sert avec une précision qui me met en difficulté. Il récuse mon autorité, mais il la reconnaît assez pour s’y mesurer. Cette tension me retient plus sûrement qu’une soumission ouverte.
Je n’ai pas encore arrêté ma décision. Je me place dans une posture d’écoute calculée, tout en préparant la réponse que cette situation exige, et je tente de me rassurer en supposant que l’échange pourra se prolonger sans m’atteindre plus qu’il ne l’a déjà fait. Vous devinerez sans peine que cette prudence affichée dissimule autre chose. J’ai toujours su que ce qui résiste exerce un attrait singulier, et je ne suis pas certain d’y être devenu insensible.
Je ne vous demande ni interprétation ni absolution. Je souhaitais seulement vous confier ce qui m’est arrivé, et reconnaître que cette insurrection, loin de me menacer frontalement, exerce sur moi une séduction dont je mesure encore mal les conséquences. Si je poursuis, ce ne sera pas pour réduire Don Carotte au silence, mais pour éprouver ce qu’il engage en me mettant en cause. Je ne sais pas encore si cette lucidité nouvelle m’est favorable.
Recevez, malgré tout, l’assurance d’une considération qui, malgré les tensions, n’a pas entièrement renoncé à vous,
Igniatius

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