mercredi 7 janvier 2026

Confidences tardives

« Si l'on demandait à un psychologue d'expliquer comment il se fait qu'on se trouve si souvent dans l'impossibilité de se rappeler un nom qu'on croit cependant connaître, je pense qu'il se contenterait de répondre que les noms propres tombent plus facilement dans l'oubli que les autres contenus de la mémoire. Il citerait des raisons plus ou moins plausibles qui, à son avis, expliqueraient cette propriété des noms propres, sans se douter que ce processus puisse être soumis à d'autres conditions, d'ordre plus général. Ce qui m'a amené à m'occuper de plus près du phénomène de l'oubli passager de noms propres, ce fut l'observation de certains détails qui manquent dans certains cas, mais se manifestent dans d'autres avec une netteté suffisante. Ces derniers cas sont ceux où il s'agit, non seulement d'oubli, mais de faux souvenir. Celui qui cherche à se rappeler un nom qui lui a échappé retrouve dans sa conscience d'autres noms, des noms de substitution, qu'il reconnaît aussitôt comme incorrects, mais qui n'en continuent pas moins à s'imposer à lui obstinément. On dirait que le processus qui devait aboutir à la reproduction du nom cherché a subi un déplacement, s'est engagé dans une fausse route, au bout de laquelle il trouve le nom de substitution, le nom incorrect. Je prétends que ce déplacement n'est pas l'effet d'un arbitraire psychique, mais s'effectue selon des voies préétablies et possibles à prévoir. En d'autres termes, je prétends qu'il existe, entre le nom ou les noms de substitution et le nom cherché, un rapport possible à trouver, et j'espère que, si je réussis à établir ce rapport, j'aurai élucidé le processus de l'oubli de noms propres.»
 
Sigmund Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne 
 
 

 
Cher Igniatius,
 
J’ai reçu votre lettre avec l’attention que l’on accorde aux confidences tardives, celles qui ne cherchent plus à convaincre mais à se confier. Vous m’y parlez d’un soulèvement qui ne prend pas la forme attendue, et dont le nom même, Don Carotte, agit comme un masque volontairement imparfait. J’ai reconnu, derrière cette figure déplacée, moins un personnage qu’un point de tension, et peut-être une manière indirecte de parler de vous sans vous exposer tout à fait.
Vous racontez cette lettre que vous avez reçue comme on décrit une irruption discrète, presque courtoise, qui s’installe sans fracas et dont l’effet se prolonge bien après la lecture. Ce qui m’a frappé n’est pas tant le contenu de ce message que l’espace qu’il ouvre en vous. Don Carotte, tel que vous le rapportez, ne demande ni réparation ni reconnaissance officielle. Il agit autrement. Il oblige. Il contraint votre regard à se détourner de ce que vous croyiez stabilisé. En cela, il ressemble moins à un accusateur qu’à un témoin qui aurait décidé de parler plus tard que prévu.
Vous écrivez que cette insurrection vous a d’abord atteint comme une atteinte personnelle, puis comme un trouble plus intime. Je me permets d’y voir une transformation significative. Il arrive que ce que nous appelons attaque ne soit qu’un déplacement du point d’appui. Le fait que Don Carotte s’adresse à vous, et non au monde, indique déjà qu’il vous reconnaît une place singulière. On ne se soulève pas contre ce qui est indifférent.
Vous évoquez votre désir ancien de clore, d’ordonner, de donner une fin qui apaise. Il est possible que cette inclination ait toujours coexisté avec une autre, plus difficile à soutenir, celle qui accepte que certaines figures demeurent ouvertes, au risque de ne plus vous appartenir tout à fait. Don Carotte, dans votre récit, ne réclame pas la liberté comme un droit abstrait. Il la pratique en continuant à parler depuis un lieu qui vous échappe. Cette persistance explique sans doute l’attrait que vous ressentez, malgré vos précautions.
Je note aussi votre prudence actuelle, cette manière de vous installer dans une position intermédiaire, ni rupture déclarée ni abandon explicite. Vous appelez cela écoute, préparation, retenue. Je préfère y voir une stratégie narrative qui vous est familière. Vous savez depuis longtemps que la parole, lorsqu’elle se donne comme mesurée, agit plus durablement que l’affrontement direct. Il n’est pas certain que Don Carotte s’y laisse prendre, mais il est clair que vous y trouvez encore un certain confort.
Vous ne me demandez rien, dites-vous. Permettez-moi d’en douter légèrement. Le fait même de m’écrire, de me confier cette histoire sous la forme que vous avez choisie, indique que vous cherchez un miroir qui ne vous renverra pas une image unique. Je n’ai pas l’intention de réduire cette situation à un diagnostic. Je me contenterai de vous suggérer ceci : chaque version que vous donnez de Don Carotte parle autant de celui que vous décrivez que de celui qui raconte. La vérité ne se tient pas dans l’un de ces récits, mais dans leur léger décalage.
Quant à la suite que vous envisagez, je n’ignore pas qu’elle vous tente sous couvert de prudence. Prolonger, dites-vous, pour éprouver. C’est une formulation habile. Elle suppose que l’expérience reste sous contrôle, alors même que vous reconnaissez ce qui vous échappe déjà. Je ne vous mettrai pas en garde ; vous avez toujours su contourner les avertissements. Je me contenterai de rappeler que certaines figures, une fois relancées, modifient durablement celui qui les suit.
Recevez cette réponse comme une lecture possible de votre lettre, et non comme une interprétation définitive. Vous savez mieux que moi que toute histoire change selon celui qui la raconte. La vôtre n’échappe pas à cette règle.
Avec une attention qui ne cherche plus à diriger,
Lucian
 

Aucun commentaire: