« Les lettres sont en réalité des fantômes. On écrit à des fantômes, on reçoit des fantômes. Le baiser écrit ne parvient jamais à destination, ce sont les fantômes qui le boivent en chemin. C’est grâce à cette abondance de fantômes que les hommes se sont inventé le téléphone. Les esprits ne mourront pas, mais les hommes oui. Écrire des lettres, c’est se dénuder devant des fantômes, chose pour laquelle ils ont une avidité insatiable. Les baisers écrits, les pensées écrites, ils les aspirent sur la route; ce que l’on voulait garder pour soi se dissout, et ce qui arrive n’est déjà plus à nous. Ainsi la correspondance trouble l’âme, elle vous enlève la possibilité d’être pleinement là où vous êtes, et elle vous met dans un état d’attente continu, où l’on ne vit plus vraiment, où l’on n’est plus certain de ce qui agit en nous.»
Franz Kafka, Lettre à Milena, 1920 (Correspondance)
Cher Lucian,
Je vous écris sans savoir exactement ce que je cherche à préserver par cette lettre, sinon la possibilité même de continuer à me reconnaître dans ce que j’écris. Quelque chose a changé, non pas brutalement, mais avec cette lenteur insidieuse qui rend toute certitude suspecte. Je ne suis plus certain de jouer, et cette incertitude m’inquiète davantage que ne l’aurait fait une perte plus franche.
J’ai longtemps cru être un auteur au sens le plus ordinaire du terme. J’inventais des figures, je les faisais parler, se déplacer, se répondre. Je pensais les tenir à distance, comme on observe un mécanisme dont on connaît le ressort. Or je découvre aujourd’hui que cette distance n’était qu’une convenance quelque peu artificielle. Ces personnages ne me sont pas étrangers. Ils ne sont pas venus à moi de l’extérieur. Ils se sont levés depuis un lieu que je n’avais jamais pris la peine d’examiner.
Je sais, intellectuellement, ce que cela signifie. Je pourrais vous dire, avec les mots qu’il faut, que Don Carotte, Sang Chaud, Anatole ne sont que des parts de moi-même. Cette formulation me rassure à peu de frais. Elle donne l’illusion d’un savoir maîtrisé. Mais ce savoir ne m’atteint pas là où il devrait. Mon corps, lui, n’en sait rien. Il continue d’agir comme si ces figures avaient leur autonomie propre, comme si je pouvais les rencontrer sans les reconnaître.
Igniatius

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