mardi 20 janvier 2026

Éparpillement




 

 Être attentif à quelqu’un, je le sens, ce n’est pas seulement lui accorder du temps, c’est lui reconnaître une existence qui peut m’obliger… ou me transformer, et c’est peut-être cela que je redoute.
 
À mesure que je m’observe ainsi, je reconnais combien souvent mon attention se laisse gouverner par des forces qui lui sont étrangères. Elle se détourne d’elle-même. Je la sens s’éparpiller. Je crois qu’elle se donne à des objets qui la sollicitent sans la nourrir. Et je comprends alors que la liberté dont je me croyais pourvu n’est qu’apparente, car là où mon attention est capturée, mon être l’est aussi. La véritable liberté, je le pressens, ne consiste pas à multiplier les choix, mais à pouvoir décider, dans le silence intérieur, de ce qui mérite que je m’y attarde.
Peu à peu, l’attention cesse de m’apparaître comme une tension ou une discipline, et prend le visage plus doux, mais aussi plus exigeant, d’une forme d’amour. Je ne parle pas d’un amour avide, qui s’empare et consume. Je parle d’un amour attentif qui laisse être et qui accepte de ne rien posséder. Lorsque je parviens, ne serait-ce qu’un instant, à cette qualité de présence, le monde cesse de m’être hostile ou indifférent: il se rend, simplement, disponible.
Ainsi, je comprends que si tant de moments de ma vie se dissolvent sans laisser de trace, ce n’est pas qu’ils soient pauvres ou insignifiants, mais que je n’ai pas su leur offrir cette attention sans laquelle rien ne s’inscrit durablement en moi. Et il me semble alors que réapprendre à être attentif ne revient pas à améliorer ma vie, mais à la rejoindre enfin, dans ce qu’elle a de plus discret. Une vie fragile, peut-être, mais aussi plus vraie.
 
 
Ils s’étaient installés dans cet espace incertain qui n’appartenait ni tout à fait au récit ni tout à fait à ce qui lui échappait. Un lieu de parole, en somme, où l’on peut parler sans être entendu par ceux qui croient encore tenir la plume.
Don Carotte, car Sang Chaud portait désormais ce nom avec une assurance toute neuve, rompt le silence.
 
Don Carotte ( qui fut Sang Chaud)

– Dites-moi une chose, Anatole. Vous parlez d’Igniatius et de Lucian comme s’ils t’étaient familiers. Vous les évoquez avec une précision qui m’échappe. Moi, je sais que nous venons d’Igniatius, qu’il nous a fait apparaître, puis déplacés. Je sais aussi, par un écho confus, qu’il s’en remet à un certain Lucian. Mais vous, vous semblez savoir davantage. Comment avez-vous accès à ce qui se tient hors de nous?
 
Anatole ne répond pas tout de suite. Il observe celui qui avait pris sa place comme on observe un patient qui pose la bonne question sans encore en mesurer la portée.
 
Anatole

–Vous supposez que ce savoir vient de l’extérieur. C’est là que vous vous trompez... légèrement. Ce que nous savons d’Igniatius et de Lucian ne nous a pas été transmis comme une information. Cela s’est déposé en nous à mesure qu’Igniatius se parlait à lui-même. Chaque fois qu’il tentait de se comprendre, quelque chose de cette tentative nous traversait.
 
Don Carotte

– Vous voulez dire que nous les avons entendus sans qu’ils parlent à haute voix?
 
Anatole

– Je dirais plutôt que nous avons été le lieu où leur dialogue laissait des traces. Igniatius ne nous raconte pas Lucian. Il se raconte à travers lui. Et ce récit, même lorsqu’il se croit privé, produit des effets. Nous en sommes faits.
 
Don Carotte fronce légèrement les sourcils. Le nom qu’il portait encore il y a peu semble peser autrement sur ses épaules.
 
Don Carotte

– Alors Lucian ne serait pas seulement celui qui écoute Igniatius?
 
Anatole

– Non. Il est aussi celui qui permet à Igniatius de se croire unifié. Ce qui nous concerne, vous et moi, naît précisément là où cette unité vacille. Quand Igniatius parle à Lucian, il tente de rassembler ce qui se disperse. Or nous sommes cette dispersion. Il n’est donc pas surprenant que nous sachions ce qu’il cherche à contenir.
 
Don Carotte
– Et moi, dans tout cela? J’ai pris votre nom. J’occupe l’espace que vous avez quitté. Est-ce que je suis encore moi, ou seulement une forme déplacée de vous?
 
Anatole esquisse un sourire qui n’a rien de rassurant, mais qui se veut attentif.
 
Anatole
 
– Vous n'avez pas pris ma place. Vous avez répondu à un appel laissé ouvert. Lorsque j’ai cessé d’être Don Carotte, ce nom est resté disponible, chargé d’une attente. Vous l'avez investi avec ce que vous êtes. C’est pour cela que vous vous interrogez. Le nom vous expose à une question que vous n'aviez pas encore formulée.
 
Don Carotte

– Et vous, Anatole, que faites-vous maintenant? Vous m'étonnez... vous parlez comme Lucian pourrait le faire...
 
Anatole

– C’est possible. Mais je ne soigne personne. Je tente seulement de comprendre ce qui nous traverse. Si je vous parle ainsi, c’est parce que vous occupez une position instable. Vous êtes à la fois celui qui suit et celui qui mène. Cette contradiction mérite d’être pensée.
 
Don Carotte

– Et Igniatius, dans tout ça, croit-il encore qu’il nous écrit... et nous guide?
 
Anatole

– Il le croit, certes. Cela doit l'aider. Mais il ne croit… il ne veut pas que nous continuons sans lui... et sans demander de permission. Quant à Lucian, il observe, il interprète, il tente de maintenir une distance. Ce qu’ils ignorent l’un et l’autre, c’est que leur dialogue nous a rendus capables de parler entre nous.
 
Un silence s’installe, non comme une pause, mais comme une prise de conscience.
 
Don Carotte

– Alors nous ne sommes pas... ou plus... seulement leurs créatures.
 
Anatole
 
– Non. Nous sommes ce qui reste quand ils croient avoir tout dit. Et tant qu’ils continueront à se parler, l’un à l’autre, nous aurons de quoi penser.
 
Ils se taisent. Non parce que la conversation était close, mais parce qu’elle venait de trouver son véritable lieu.
 
 
 

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