« L’immensité est en nous. Elle est attachée à une sorte d’expansion d’être que la vie refrène, que la prudence arrête, mais qui reprend dans la solitude.»
Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace
Derrière et au-delà des mots, subsiste une immensité vécue, une reconnaissance intime entre le paysage fracturé et la « part obscure » de soi. Ce qui n’a pas été écrit n’est pas absent, c’est ce qui, précisément, continue subtilement d’agir.
Journal de Lucian
Je relis aujourd’hui mes notes de terrain, et je m’étonne de leur sécheresse. J’y ai consigné angles, teintes de roche, hypothèses sur l’âge des strates, comme si la montagne pouvait se laisser réduire à des chiffres et à des mots exacts. Je faisais cela presque mécaniquement, mais, dans le même temps je ne pouvais m'empêcher d'être submerger par des émotions aussi diverse que tout ce que j'observais. Pourtant, en les relisant, profondément enfoui, je sens ce que j’ai omis, ce qui me fait frémir... la part obscure de moi-même qui s’est reconnue dans cette élévation brisée.
Je comprends mieux, maintenant, pourquoi Don Carotte, si conforme à mes vœux jusque-là, semble se rebeller...
J’avais écrit: schistes redressés, arêtes vives, témoins d’un soulèvement ancien. Mais à présent, ce soulèvement, je le comprends autrement… Forces contradictoires… Car la montagne ne se contente pas de s’élever: elle résiste à sa propre naissance.
J’avais écrit: schistes redressés, arêtes vives, témoins d’un soulèvement ancien. Mais à présent, ce soulèvement, je le comprends autrement… Forces contradictoires… Car la montagne ne se contente pas de s’élever: elle résiste à sa propre naissance.
Comme Don Carotte et Sang Chaud...
Elle se fracture en surgissant, comme si toute ascension véritable devait porter en elle la marque de la rupture. En cela, elle m’est semblable. Moi aussi, comme Igniatius, je me suis formé sous pression, dans des profondeurs obscures, lentement, sans savoir ce qui me poussait vers la surface.
Ces couches superposées, ces plis comprimés les uns contre les autres, je les avais décrits comme des épisodes géologiques. Je n’y vois plus seulement des temps disparus, mais des souvenirs pétrifiés. Chaque strate est une hésitation ancienne, chaque faille un renoncement brutal. La montagne conserve tout; elle n’oublie rien. Ce que le temps détruit en surface, il le préserve dans l’épaisseur. Ainsi en est-il de l’âme humaine: ce que nous croyons dépassé continue de soutenir notre forme présente.
Je me souviens du silence… de la montagne… et de celui d’Igniatius. Je l’avais noté comme une donnée, absence de faune perceptible, vent constant. Mais ce silence a fini par me parler…. tout comme Igniatius fait parler ses personnages. Il m’a rappelé que la nature n’explique rien, qu’elle expose. La montagne ne justifie pas son existence; elle se tient là, massive, indifférente, et c’est à l’homme de mesurer ce que cette indifférence lui révèle. Ce n'est guère facile. Face à elle, mes ambitions se sont contractées. Mes certitudes ont perdu de leur netteté. Petit à petit je comprends que penser, comme s’élever, exige d’accepter l’instabilité.
Scientifiquement, je sais que ces formes sont promises à la disparition. L’érosion les ronge déjà. Grain par grain, goutte après goutte, tout se déforme. Ce que la Terre a mis des millions d’années à ériger, elle le défait avec une patience encore plus grande. Cette lente destruction n’est pas une décadence. Je la vois comme une continuation du mouvement. Igniatius continue… et cette continuation se fait par l’entremise de sa création. La montagne m’apprend que durer ne signifie pas demeurer intact. Elle m'apprend à consentir à la transformation. Igniatius, lui aussi, malgré quelque réticence, y consent…
En refermant mes carnets, je comprends que ce paysage est devenu mon portrait involontaire. Ils pourraient paraître inhospitaliers. Tels quels, ils sont inachevés et, tout comme la montagne, traversés de lignes de fracture que nul regard rapide ne saurait comprendre. Je suis, comme elle, le produit de forces contraires. Je ressens un désir d’élévation et gravité intérieure. Il y a en nous plein d’élans soudains entrecoupés d'effondrements silencieux. Et si j’ai tant voulu mesurer la montagne en l’arpentant, c’est peut-être parce que je cherche, sans l’avouer, à me situer moi-même dans le vaste relief du monde.
Ainsi, la montagne demeure, non comme un objet conquis par la science, mais comme une présence qui transforme… en se transformant. Elle expose à qui s'expose. Elle élargit mon regard et enrichit ma pensée. Elle approfondit mon silence et dévoile celui d’Igniatius. Je sais désormais que toute véritable exploration est double: elle traverse les continents, certes, mais elle entaille aussi l’explorateur. Cela le stratifie et peut le rendre à jamais plus vaste... et plus obscur.
Ces couches superposées, ces plis comprimés les uns contre les autres, je les avais décrits comme des épisodes géologiques. Je n’y vois plus seulement des temps disparus, mais des souvenirs pétrifiés. Chaque strate est une hésitation ancienne, chaque faille un renoncement brutal. La montagne conserve tout; elle n’oublie rien. Ce que le temps détruit en surface, il le préserve dans l’épaisseur. Ainsi en est-il de l’âme humaine: ce que nous croyons dépassé continue de soutenir notre forme présente.
Je me souviens du silence… de la montagne… et de celui d’Igniatius. Je l’avais noté comme une donnée, absence de faune perceptible, vent constant. Mais ce silence a fini par me parler…. tout comme Igniatius fait parler ses personnages. Il m’a rappelé que la nature n’explique rien, qu’elle expose. La montagne ne justifie pas son existence; elle se tient là, massive, indifférente, et c’est à l’homme de mesurer ce que cette indifférence lui révèle. Ce n'est guère facile. Face à elle, mes ambitions se sont contractées. Mes certitudes ont perdu de leur netteté. Petit à petit je comprends que penser, comme s’élever, exige d’accepter l’instabilité.
Scientifiquement, je sais que ces formes sont promises à la disparition. L’érosion les ronge déjà. Grain par grain, goutte après goutte, tout se déforme. Ce que la Terre a mis des millions d’années à ériger, elle le défait avec une patience encore plus grande. Cette lente destruction n’est pas une décadence. Je la vois comme une continuation du mouvement. Igniatius continue… et cette continuation se fait par l’entremise de sa création. La montagne m’apprend que durer ne signifie pas demeurer intact. Elle m'apprend à consentir à la transformation. Igniatius, lui aussi, malgré quelque réticence, y consent…
En refermant mes carnets, je comprends que ce paysage est devenu mon portrait involontaire. Ils pourraient paraître inhospitaliers. Tels quels, ils sont inachevés et, tout comme la montagne, traversés de lignes de fracture que nul regard rapide ne saurait comprendre. Je suis, comme elle, le produit de forces contraires. Je ressens un désir d’élévation et gravité intérieure. Il y a en nous plein d’élans soudains entrecoupés d'effondrements silencieux. Et si j’ai tant voulu mesurer la montagne en l’arpentant, c’est peut-être parce que je cherche, sans l’avouer, à me situer moi-même dans le vaste relief du monde.
Ainsi, la montagne demeure, non comme un objet conquis par la science, mais comme une présence qui transforme… en se transformant. Elle expose à qui s'expose. Elle élargit mon regard et enrichit ma pensée. Elle approfondit mon silence et dévoile celui d’Igniatius. Je sais désormais que toute véritable exploration est double: elle traverse les continents, certes, mais elle entaille aussi l’explorateur. Cela le stratifie et peut le rendre à jamais plus vaste... et plus obscur.

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