jeudi 1 janvier 2026

L’année commence en silence

 

 
 L’année commence en silence, presque en sommeil.

 
 

L’année commence en silence, presque en sommeil. Le cirque, déserté, n’est pas mort, il repose. Il dort, la tête tournée vers l’aube qui hésite derrière la toile. 
Discret rougeoiement, entre les deux pans du rideau de la nuit, un feu sommeille.
La première lueur de janvier glisse sous la toile comme une main timide, effleurant un drap qu’on n’ose retirer. Le cirque exhale un souffle nouveau, celui de l’année naissante. Elle avance en tâtonnant dans sa propre obscurité, comme un enfant explore la chambre où il vient de naître. Les rideaux s’étirent, s’arquent, se froissent. La matière même du monde s’éveille.
Février, second battement qui vient s’accouder à ce frisson. Le froid se mêle au feu, et de cette friction douce nait un premier plaisir, fragile, presque secret. Le cirque est encore clos, mais son centre irradie d’un désir sourd, comme si l’année, avant de vivre, voulait déjà se donner.
 
 

 
Puis mars se lève et le volcan intérieur, ce cœur ancien oublié sous les planches, ouvre brusquement ses lèvres de roche. Une éruption monte, un jet de lave, un cri de terre qui pénètre le ciel. Mâts dressés et poteaux du cirque encordés tremblent de tout leurs bois. Corps gémissant pris d’un spasme lumineux. Éclair trop intense pour se cacher. La terre monte dans le ciel, et celui-ci descend dans la terre. L’un entre dans l’autre, dans un geste si profond que même les rideaux, secoués, tentent en vain de retenir ce secret. Le feu, père de tout,  joue à se jouer de lui-même.
Avril apaise l’embrasement. Il entrouvre la toile comme s’entrouvre le manteau après la tempête. De fines pluies viennent lisser la peau du cirque, comme des doigts glissant sur une douleur qui s’apaise. Tout devient humide, souple, prêt à accueillir. La piste exhale une odeur de terre chaude, de timides promesses encore repliées.
 
 


  
En mai, les rideaux respirent le large. Ils se bombent, puis se creusent et pour finir s’étirent comme un torse qui se gonfle, offrant sa poitrine au soleil. Le cirque est une chambre florale. L’or vibre en chaque brin de paille. Chaque planche soupire. On entre dans cet espace comme dans un fruit mûr que l’on dénude.
Juin et juillet ont la brutalité douce des amants sans retenue. Le soleil frappe la toile du chapiteau qui se tend, se détend et redonne la chaleur. Les cordes vibrent d’un désir contenu. Les ombres du cirque ondulent comme les hanches des arbres. Dans l’air, la fumée se lève en volutes sacrées, voie lactée détournée… ou peut-être était-ce une voix lactée, une voix non prononcée faite de ce que vivent les corps quand ils s’abandonnent.
Puis août, large, massif, souverain, prend le cirque entier dans son étreinte de feu. Les planches sont brûlantes. L’air tremble. Le monde semble arriver à son apogée, à son paroxysme, au point où l’on ne peut aller plus loin sans se consumer.
 
 

 
Et pourtant septembre glisse déjà sur les braises, comme un drap léger posé sur deux corps qui retrouvent le souffle.
Octobre soulève à peine un rideau, un souffle frais passe. Quand l’ombre du volcan s’allonge, les feuilles tombent comme des rubans que l’on défait. Le cirque s’assombrit, mais sans se défaire encore. C’est une fin qui ne veut pas finir.
Novembre pose une main sur le bois nu, comme un adieu. Les cordages se défont. Quelque chose en nous se retire, non sans tendresse. Les gradins gémissent doucement, non de douleur, mais de lassitude heureuse. L’année s’enroule en elle-même, se ramasse pour sa dernière métamorphose.
Et décembre est le dernier amant. Il arrive au cœur de la nuit, sans bruit. Puis il pose une seule main sur la toile. Et tout le cirque se plie, se courbe et se rend. Les rideaux tombent, long ballet, dans un froissement lent, comme glissent au sol les vêtements. La structure, haletante, se détend, la fumée du passé monte en spirale étoilée, prête à se mêler au ciel.
 
 


Les frontières entre les jours disparaissent. L’ancien et le nouveau se prennent par la main. La fin devient un commencement. La naissance et l’agonie se confondent en un baiser.
Dans le vide où tout semble se défaire, un être s’érige déjà. Il a le poids de douze mois, le parfum de quatre saisons, la voix du temps tout entier. Il est la somme du monde, vierge comme au premier matin du cosmos. On ne peut dire s’il vient de naître ou s’il vient de revenir. On ne peut savoir s’il est futur ou passé. Le temps, dans sa bouche, n’a plus de limite.
L’année nouvelle ouvre les yeux. Et la tente, pliée comme un corps qu’on enlace, s’ouvre de nouveau, douce, et change encore, avant de s’effacer.

 

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