Carnet de Félix
Je croyais en avoir terminé. J’avais reposé la lettre avec ce soulagement trompeur qui accompagne parfois la décision de s’arrêter. Mais la pensée, lorsqu’elle a trouvé un point d’accroche, ne se retire pas si facilement. Elle recommence ailleurs, sous une autre forme, presque à mon insu. Il suffit d’un souffle, et tout se remet en mouvement, comme ces mécanismes trop sensibles qui s’emballent au moindre courant d’air.
Un détail est revenu. Je dis détail par habitude, sachant très bien qu’il n’en est rien. Igniatius soupçonne, et ce n’est pas anodin… il ne l’a jamais formulé tout à fait, mais l’allusion était claire, que je serais l’auteur des dessins qu’il apporte parfois aux séances*. Il le dit presque avec détachement, comme s’il avançait une hypothèse parmi d’autres, mais cette hypothèse me concerne trop directement pour être laissée en suspens. Il affirme les avoir trouvés dans une galerie située au pied de l’immeuble de Lucian. Il insiste sur ce verbe: «trouver». Comme si la provenance devait rester accidentelle, presque anodine.
Or ce lieu, je le connais. Trop bien. Je passe devant sans m’y arrêter, précisément parce que je sais ce qui s’y montre. Cette proximité n’a rien d’innocent, même si je n’ai jamais franchi le seuil avec l’intention que l’on me prête. Coïncidence, bien sûr. Les villes en sont pleines. Pourtant, je ne parviens pas à me débarrasser du malaise que produit cette convergence.
Ce qui complique encore les choses, c’est la position de Lucian. À l’en croire, du moins à travers ce qu’il m’en a laissé percevoir, il suppose que ces dessins viennent d’Igniatius lui-même. Il y voit une production déplacée, une manière indirecte de parler sans se reconnaître auteur. Deux lectures donc, qui se croisent sans se rencontrer. Dans l’une, je deviens suspect. Dans l’autre, Igniatius se dissimule derrière ses propres images. Et moi, je me tiens exactement à l’intersection de ces récits.
Je tente de mettre de l’ordre. Faits d’abord : les dessins existent. Ils circulent. Leur origine reste flottante. Igniatius dit les avoir trouvés. Lucian pense qu’ils sont produits. Quant à moi, je n’ai rien fait pour dissiper le trouble, peut-être parce que je ne savais pas encore qu’il me concernait si directement. Ce silence, rétrospectivement, me paraît moins neutre que je ne l’aurais souhaité.
Je m’interroge sur ce qui se joue là. Non pas sur la vérité factuelle, qui finirait sans doute par se laisser établir, mais sur la nécessité même de ces soupçons croisés. Pourquoi faut-il qu’un auteur soit désigné, et pourquoi ce besoin s’oriente-t-il ainsi, de façon presque circulaire? Chacun semble attribuer à l’autre ce qui le dérange. Et moi, qui observe, je découvre que je pourrais occuper cette place vacante sans l’avoir cherchée.
Il y a dans cette affaire quelque chose qui m’émeut plus que je ne veux l’admettre. Peut-être parce que je reconnais là un mécanisme familier, ce moment où la pensée, croyant clarifier, multiplie les reflets jusqu’à se perdre. Les moulins recommencent à tourner. Je les regarde faire, avec une fatigue mêlée d’une attention que je n’ai pas su désactiver.
Je n’écris pas pour conclure. Je n’y parviendrais pas. J’écris pour retenir ces éléments avant qu’ils ne se recomposent autrement, car je sens bien que, dès demain, ils auront déjà changé de place. Mettre de l’ordre, ici, ne signifie pas résoudre. Cela signifie seulement accepter de voir comment les lignes se croisent, et reconnaître que je suis plus impliqué que je ne l’avais cru.
Je referme cette page avec une émotion que je préfère ne pas qualifier. Elle tient moins à la crainte d’être découvert qu’à celle de découvrir quelque chose que je ne cherchais pas.
F.
Un détail est revenu. Je dis détail par habitude, sachant très bien qu’il n’en est rien. Igniatius soupçonne, et ce n’est pas anodin… il ne l’a jamais formulé tout à fait, mais l’allusion était claire, que je serais l’auteur des dessins qu’il apporte parfois aux séances*. Il le dit presque avec détachement, comme s’il avançait une hypothèse parmi d’autres, mais cette hypothèse me concerne trop directement pour être laissée en suspens. Il affirme les avoir trouvés dans une galerie située au pied de l’immeuble de Lucian. Il insiste sur ce verbe: «trouver». Comme si la provenance devait rester accidentelle, presque anodine.
Or ce lieu, je le connais. Trop bien. Je passe devant sans m’y arrêter, précisément parce que je sais ce qui s’y montre. Cette proximité n’a rien d’innocent, même si je n’ai jamais franchi le seuil avec l’intention que l’on me prête. Coïncidence, bien sûr. Les villes en sont pleines. Pourtant, je ne parviens pas à me débarrasser du malaise que produit cette convergence.
Ce qui complique encore les choses, c’est la position de Lucian. À l’en croire, du moins à travers ce qu’il m’en a laissé percevoir, il suppose que ces dessins viennent d’Igniatius lui-même. Il y voit une production déplacée, une manière indirecte de parler sans se reconnaître auteur. Deux lectures donc, qui se croisent sans se rencontrer. Dans l’une, je deviens suspect. Dans l’autre, Igniatius se dissimule derrière ses propres images. Et moi, je me tiens exactement à l’intersection de ces récits.
Je tente de mettre de l’ordre. Faits d’abord : les dessins existent. Ils circulent. Leur origine reste flottante. Igniatius dit les avoir trouvés. Lucian pense qu’ils sont produits. Quant à moi, je n’ai rien fait pour dissiper le trouble, peut-être parce que je ne savais pas encore qu’il me concernait si directement. Ce silence, rétrospectivement, me paraît moins neutre que je ne l’aurais souhaité.
Je m’interroge sur ce qui se joue là. Non pas sur la vérité factuelle, qui finirait sans doute par se laisser établir, mais sur la nécessité même de ces soupçons croisés. Pourquoi faut-il qu’un auteur soit désigné, et pourquoi ce besoin s’oriente-t-il ainsi, de façon presque circulaire? Chacun semble attribuer à l’autre ce qui le dérange. Et moi, qui observe, je découvre que je pourrais occuper cette place vacante sans l’avoir cherchée.
Il y a dans cette affaire quelque chose qui m’émeut plus que je ne veux l’admettre. Peut-être parce que je reconnais là un mécanisme familier, ce moment où la pensée, croyant clarifier, multiplie les reflets jusqu’à se perdre. Les moulins recommencent à tourner. Je les regarde faire, avec une fatigue mêlée d’une attention que je n’ai pas su désactiver.
Je n’écris pas pour conclure. Je n’y parviendrais pas. J’écris pour retenir ces éléments avant qu’ils ne se recomposent autrement, car je sens bien que, dès demain, ils auront déjà changé de place. Mettre de l’ordre, ici, ne signifie pas résoudre. Cela signifie seulement accepter de voir comment les lignes se croisent, et reconnaître que je suis plus impliqué que je ne l’avais cru.
Je referme cette page avec une émotion que je préfère ne pas qualifier. Elle tient moins à la crainte d’être découvert qu’à celle de découvrir quelque chose que je ne cherchais pas.
F.
* Comment et pourquoi en suis-je arrivé à faire ce lapsus… Naturellement le lecteur attentif aura compris que j’aurais dû écrire “il”. Il s’agit de Lucian et non de moi. Mais cela me montre combien il est nécessaire de mettre de l’ordre dans mes notes et maîtriser mes pensées sans laisser libre cours à mon imagination… Il faudra que je creuse quelque peu…
La révolte ne prend pas toujours la forme d’un affrontement. Chez les personnages d’Igniatius, elle se manifeste par un déplacement. Don Carotte, comme si un cordon ombilical s'était rompu, ne lutte plus contre ce qui l’a fait naître. Il s’en dégage. En devenant Anatole, il cesse d’occuper la position centrale du conflit. Il ne s’oppose plus. Il se décale. Ce changement n’est pas une fuite. Il marque un passage. Anatole accède à un point d’observation plus large, où la révolte n’est plus seulement une réaction, mais une compréhension. Il n’est plus pris dans la nécessité de répondre à Igniatius. La place qu’il laisse ne demeure pas vide. Elle crée un appel. Sang Chaud s’y engage sans hésiter. En devenant Don Carotte, il accepte ce qui accompagne ce nom. Il gagne une visibilité nouvelle. Il gagne aussi une exposition plus rude. Ce qu’il reçoit est à la fois une ascension et une perte, car prendre la place de Don Carotte, c’est renoncer à la distance dont Anatole bénéficie désormais.
Ils se retrouvent alors face à face. Deux personnages. Deux positions. Un même système en mouvement. Ils savent qu’ils viennent d’Igniatius.
Ils savent aussi qu’Igniatius parle à Lucian. Ce savoir circule en eux sans qu’aucune scène ne le leur ait transmis. Il est le produit de leur révolte même.
En cessant d’obéir, ils ont commencé à comprendre. Don Carotte, qui fut Sang Chaud, parle le premier.
Ils savent aussi qu’Igniatius parle à Lucian. Ce savoir circule en eux sans qu’aucune scène ne le leur ait transmis. Il est le produit de leur révolte même.
En cessant d’obéir, ils ont commencé à comprendre. Don Carotte, qui fut Sang Chaud, parle le premier.
Don Carotte
– Vous savez des choses que je ne sais pas encore.
Vous parlez d’Igniatius et de Lucian comme s’ils faisaient partie de votre champ. Dites-moi comment vous y avez accès.
– Vous savez des choses que je ne sais pas encore.
Vous parlez d’Igniatius et de Lucian comme s’ils faisaient partie de votre champ. Dites-moi comment vous y avez accès.
Anatole l’écoute comme un analyste écoute un déplacement qu’il reconnaît.
Anatole
– Vous croyez savoir... que ce savoir vient d’une information. Vous vous trompez... il vient d’une position. Quand j’étais Don Carotte, je résistais. Depuis que je suis Anatole, j’observe.
Ce changement modifie ce que je perçois.
– Vous croyez savoir... que ce savoir vient d’une information. Vous vous trompez... il vient d’une position. Quand j’étais Don Carotte, je résistais. Depuis que je suis Anatole, j’observe.
Ce changement modifie ce que je perçois.
Don Carotte
– Nous sommes pourtant faits du même geste.
– Nous sommes pourtant faits du même geste.
Anatole
– Oui. Mais nous ne sommes plus au même endroit dans ce geste. Igniatius nous a pensés. Puis il a parlé de nous. Puis il a parlé de lui à Lucian. À chaque fois, quelque chose s’est déplacé et ce déplacement nous traverse.
– Oui. Mais nous ne sommes plus au même endroit dans ce geste. Igniatius nous a pensés. Puis il a parlé de nous. Puis il a parlé de lui à Lucian. À chaque fois, quelque chose s’est déplacé et ce déplacement nous traverse.
Don Carotte demeure silencieux un instant. Il mesure ce qu’il a gagné. Il sent aussi ce qu’il a perdu.
Don Carotte
– Alors ce que je ressens n’est pas seulement une révolte.
– Alors ce que je ressens n’est pas seulement une révolte.
Anatole
– Non. C’est une prise de fonction. Vous occupez maintenant ce que j’ai quitté. Vous êtes au cœur de ce qui résiste encore. Moi, je suis passé ailleurs.
– Non. C’est une prise de fonction. Vous occupez maintenant ce que j’ai quitté. Vous êtes au cœur de ce qui résiste encore. Moi, je suis passé ailleurs.
Ils se regardent sans hostilité. La révolte ne les sépare pas. Les rôles sont redistribués. Et tandis qu’Igniatius croit encore leur donner vie, ils continuent de se transformer.


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