mercredi 14 janvier 2026

Une faute ordinaire


« Il arrive un moment où l’on reconnaît clairement que toute explication supplémentaire ne ferait qu’aggraver la situation. On pourrait encore parler, encore écrire, mais ce serait déjà une concession, une faiblesse inutile.
Alors le silence n’est plus un manque, il devient une résolution. Je sais ce que je fais en me taisant. Je sais aussi ce que je perds. Mais je préfère cette perte consciente à une parole qui me contraindrait à continuer sur une voie que je ne peux plus suivre. Me taire est la seule manière de rester conséquent avec moi-même.»

Franz Kafka, Lettres à Felice


Carnet de Félix 

Quand, quittant le musée née enchanté des rêves au milieu du silence monumental de la nuit, le cosmos m’appelle et m’empêche de dormir, je relis ce que j’ai écrit hier, et cette phrase m’arrête et me poursuit:

“(…) il ne l’a jamais formulé tout à fait, mais l’allusion était claire, que je serais l’auteur des dessins qu’il apporte parfois aux séances”

Elle ne m’arrête pas comme une faute ordinaire, mais comme un déplacement plus profond. Ce «je» n’est pas à sa place. Ou plutôt: il occupe une place qui ne devrait pas être la sienne. Ce n’est pas moi qu’Igniatius soupçonne. Ce ne peut être que Lucian. Et pourtant, c’est bien moi qui ai écrit ce “je”comme si ce soupçon me visait directement.
Je pourrais, avec une vive tension interne, corriger et rétablir les rôles. Dire que j’ai dérapé… que j’ai confondu les voix. Mais ce serait trop simple, et probablement faux. Car si cette confusion s’est produite, c’est qu’elle était prête. Ce n’était pas seulement une erreur d’écriture. Elle veut dire quelque chose… qui révèle une difficulté réelle à maintenir des frontières nettes entre les positions que chacun occupe dans cette affaire.
Essayons malgré tout de mettre les choses à plat, en sachant que cet effort lui-même est, peu ou prou, déjà compromis.
En premier plan: les faits tels qu’ils devraient se distribuer. Igniatius apporte des dessins aux séances. Il affirme les avoir trouvés dans une galerie située près de l’immeuble de Lucian. Lucian, de son côté, semble penser que ces dessins sont l’œuvre d’Igniatius, une production indirecte, non reconnue. Dans ce schéma, je ne suis qu’un tiers informé. Je suis à l’extérieur de la scène et je reçois ces éléments par le récit de Lucian et les dessins qu’il me montre. Je suis inconnu d’Igniatius.
En arrière plan: le soupçon. Igniatius, selon ce que Lucian laisse entendre, soupçonne presque ouvertement que Lucian serait l’auteur de ces dessins. Non pas parce qu’il en aurait la preuve… mais parce qu’il connaît la proximité du lieu. Il sait comment les œuvres sont arrivées là… Et puis, surtout, il y a la figure même de Lucian, qu’il croit reconnaître dans les dessins. Tout cela rend cette hypothèse séduisante.
Dernier élément, et non le moindre: Igniatius a vu des dessins parfaitement semblables dans le carnet de Lucian. Carnet que Lucian a “laissé traîner sous les yeux d’Igniatius en s’absentant”. Sans compter que, pour Igniatius, Lucian semble trop bien comprendre ce qui est en jeu dans les dessins. Ce que Lucian explique par le fait qu’il dessine pour mieux comprendre, par le geste, l’origine de ces dessins. 
Ici encore, je devrais rester hors champ.
Or ce n’est pas ce qui se produit. À l’instant même où je tente de formuler cette chaîne, je me retrouve à l’intérieur. Le soupçon me frôle… puis me traverse. Perpétuelle errance du soupçon que j’endosse presque sans m’en apercevoir. Pourquoi? Parce que je connais cette galerie. Je sais ce qu’on y montre. Parce que ma proximité avec Lucian n’est pas seulement professionnelle. Parce que je me reconnais dans cette place floue de celui à qui l’on pourrait attribuer une œuvre sans signature.
Ainsi, la confusion n’est pas seulement grammaticale. Elle est structurelle. Les rôles ne se superposent pas par négligence, mais parce que chacun occupe, à son insu, une zone de passage. Lucian pense qu’Igniatius produit. Igniatius pense que Lucian dissimule. Et moi, en écrivant, je découvre que je pourrais être pris dans cette circulation sans avoir rien revendiqué.
Ce qui rend la chose plus troublante encore, c’est que personne ne ment. Chacun parle depuis un point de vue qui lui semble cohérent. Mais ces angles ne se recouvrent pas. Ils se croisent, se décalent, produisent des zones d’ombre où les identités cessent d’être clairement assignables. L’auteur des dessins importe peut-être moins que la nécessité, pour chacun, d’en désigner un.
En laissant ce «je» se glisser là où il n’avait rien à faire, j’ai rendu visible ce qui se joue réellement: l’impossibilité de maintenir une stricte séparation entre observateur, interprète et suspect. Ce glissement m’inquiète, mais je reconnais aussi qu’il dit quelque chose de juste sur la situation. Tout le monde regarde les mêmes objets, mais chacun y projette une autre origine.
Je pourrais corriger la phrase. Je ne le ferai pas. Elle marque un point de fracture que je préfère laisser apparent. Si je m’y reconnais, c’est peut-être parce que cette affaire ne permet plus de rester entièrement à l’extérieur. Et cette prise de conscience, qu’elle me plaise ou non, mérite d’être notée avant d’être, à son tour, déplacée.
F.


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