jeudi 29 janvier 2026

Décalage

« Quand je n'étais pas né, quand je n'avais pas encore refermé ma vie en boucle et que ce qui allait être ineffaçable n'avait pas encore commencé d'être inscrit; quand je n'appartenais à rien de ce qui existe, que je n'étais pas même conçu, ni concevable, que ce hasard fait de précisions infiniment minuscules n'avait pas même entamé son action; quand je n'étais ni du passé, ni du présent. ni surtout du futur; quand je n'étais pas; quand je ne pouvais pas être; détail qu'on ne pouvait pas apercevoir, graine confondue dans la graine, simple possibilité qu'un rien suffisait à faire dévier de sa route. Moi, ou les autres. Homme, femme, ou cheval, ou sapin, ou staphylocoque doré. Quand je n'étais pas même rien, puisque je n'étais pas la négation de quelque chose, ni même une absence, ni même une imagination. Quand ma semence errait sans forme et sans avenir, pareille dans l'immense nuit aux autres semences qui n'ont pas abouti. Quand j'étais celui dont on se nourrit, et non pas celui qui se nourrit, celui qui compose, et non pas celui qui est composé. Je n'étais pas mort.»

Philippe Claudel, La petite fille de Monsieur Linh, Le livre de poche 

 


 Journal d'Anatole
 
Très jeune, comme tous les enfants je suis déjà entouré de mots, et pourtant ils me restent lointains. Je n'écrivais pas encore et les mots que j'entendais ne me disaient pas tous quelque chose... L’écriture ne vient pas avec facilité. Elle naît d'abord d'une obligation... puis, beaucoup plus tard, d’un trop-plein. Le monde m’atteint avec une intensité continue. Rien ne se détache nettement. Tout arrive ensemble… dans un même temps… Tout vibre profondément… immédiatement présent. Les choses ne se laissent pas isoler. Elles s’imposent comme un ensemble compact, traversé de nuances que je perçois sans pouvoir les ordonner… et… peut-être, sans le vouloir…
Ce qui se forme en moi précède la pensée formulée. Ce sont des impressions puissantes, des mouvements intérieurs sans contours stables. Je ressens avant de pouvoir reconnaître. Ce que je vis n’est pas confus, mais trop riche pour entrer d’emblée dans une phrase. Le décalage se creuse là. Je ne manque pas de mots. Je manque d’un passage entre ce qui m’habite et ce qui peut se dire, un espace demeure ouvert, difficile à franchir.

 

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