jeudi 15 janvier 2026

Glissement


« Écrire, c’est se livrer à l’exigence d’un éloignement où le “je” ne se maintient plus comme centre. Celui qui écrit est déjà séparé de ce qu’il écrit, non par calcul, mais parce que l’écriture instaure un espace où nul ne peut demeurer présent à soi.
Cet espace est impersonnel: non pas absence, mais neutralité active, où ce qui se dit n’appartient plus à personne. La distance n’y est pas un simple intervalle; elle est la condition même par laquelle quelque chose peut apparaître sans être aussitôt repris par l’habitude, par la maîtrise, par le pouvoir de nommer.
Ce qui s’écrit ainsi ne cherche pas à être saisi. Il se maintient dans un rapport de retrait, et c’est dans ce retrait, dans cette séparation qui dissocie, que la parole devient lisible, non parce qu’elle explique, mais parce qu’elle laisse être ce qu’elle ne prétend pas contenir.»

Maurice Blanchot, L’Espace littéraire
 


Cher Félix,
Voguant sur un océan de pensées, luttant contre les vents contraires et le pouvoir envoûtant de l’habitude, je vous écris dans une forme qui vous paraîtra peut-être inutilement travaillée, mais je persiste à croire que cette manière indirecte est désormais la seule qui nous permette de penser sans être aussitôt rattrapés par ce que nous croyions décrire. La distance qu’elle instaure n’est pas un ornement; elle dissocie et devient une condition de lisibilité.
Je souhaite vous parler d’Igniatius, non plus seulement à travers ses récits, mais à partir de l’effet qu’il produit, effet qui se répète avec une constance troublante. J’ai d’abord envisagé ce que j’observe comme une hypothèse parmi d’autres. Je me rends compte aujourd’hui qu’elle s’impose avec une netteté croissante, presque à mon insu.
Igniatius se présente comme auteur. Il s’abrite derrière cette position avec une élégance certaine. Il parle de ses personnages comme d’êtres qu’il façonne. Je dirais qu’il les corrige et les conduit résolument vers une certaine forme. Pourtant, ce que je perçois depuis quelque temps contredit cette maîtrise affichée et me déstabilise quelque peu. Les figures qu’il évoque ne se comportent pas comme des créations dociles. Elles surgissent et se transforment sans lui demander son assentiment. Il s’efforce alors de donner à ces mouvements une justification esthétique, comme si le cadre de l’écriture suffisait à contenir ce qui lui échappe.
C’est là, selon moi, que se dessine, c’est vraiment le cas de le dire, une ligne plus inquiétante. Igniatius ne crée pas ses personnages autant qu’il leur offre un droit de passage. Ils ne semblent pas relever pas d’une invention volontaire, mais d’une forme de possession qu’après coup Igniatius tente ensuite de rationaliser. Sous couvert d’être celui qui écrit, il devient celui par qui quelque chose advient… sans en être véritablement l’initiateur. Cette confusion, loin de l’alarmer, semble parfois le rassurer… ce qui n’est point mon cas…
Dans cette perspective, la mienne, la révolte des personnages cesse d’être une métaphore commode. Elle devient un symptôme. La disparition de Don Carotte, suivie de sa réapparition sous le nom d’Anatole, ne relève pas d’un simple choix narratif. Elle correspond à un déplacement identitaire qu’Igniatius ne gouverne plus. Il parle de ce changement comme d’une nécessité interne au récit, mais je perçois surtout son effort pour suivre un mouvement déjà engagé.
Le cas de Sang Chaud me paraît encore plus révélateur. Cette figure, initialement périphérique, si j’ose dire, occupe désormais un espace laissé vacant sans que Igniatius ait véritablement décidé de cette substitution. Il l’accepte après coup. Il l’explique en l’intégrant à son discours. Mais il ne l’a pas provoquée. Là encore, l’auteur arrive après ce qui s’est produit.
Je n’emploie pas à la légère l’expression de “trouble de la personnalité”. Je ne parle pas d’un éclatement spectaculaire, ni d’une rupture franche avec la réalité. Je parle d’une porosité persistante entre les positions. Je parle aussi d’une difficulté à maintenir une frontière stable entre celui qui raconte et ceux qui apparaissent dans son récit. Cette porosité se manifeste moins par ce qu’Igniatius affirme que par ce qu’il tente de justifier.
Vous me direz que l’écriture a toujours fonctionné ainsi, qu’elle autorise ces glissements. Je vous répondrai que, chez Igniatius, le mouvement ne va plus de l’auteur vers le texte, mais du texte vers l’auteur. Il se trouve affecté par ses propres figures comme s’il en était le lieu d’accueil plutôt que la source.
Je vous confie cette lecture avec prudence. Elle n’a rien de définitif. Elle m’aide toutefois à comprendre pourquoi ces personnages semblent se soulever. Ils changent de nom. Ils occupent d’autres places. Ils ne se rebellent pas contre un maître trop sévère. Ils profitent d’une autorité déjà fragilisée.
Je vous écris cela en sachant que cette hypothèse déplacera peut-être votre regard, comme elle a déplacé le mien. C’est précisément ce déplacement que je cherche à préserver, avant qu’une normalité trop pressée et insistante ne vienne le refermer.
Avec une attention qui se veut encore lucide,

Lucian



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