lundi 5 janvier 2026

Contestation

Comment s’étaient-ils rencontrés? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils? Que vous importe? D’où venaient-ils? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils? Est-ce que l’on sait où l’on va?
Le maître ne disait rien; Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. Le maître se fâchait, Jacques se taisait. Le maître voulait qu’il continuât, Jacques ne continuait point.
Lecteur, vous êtes bien libre de prendre Jacques pour un fou, son maître pour un sot, et moi pour un menteur ; mais souvenez-vous que c’est moi qui fais parler ces gens-là, et que sans moi ils se tairaient éternellement. Si Jacques s’obstine, c’est que je le veux ; s’il cède, c’est encore moi. Vous croyez qu’ils agissent? Illusion: ils obéissent.
Que deviendrait cette histoire si chacun faisait à sa fantaisie? Le maître n’arriverait jamais, Jacques ne raconterait rien, et vous, lecteur impatient, refermeriez le livre sans fin ni raison. Il faut bien qu’il y ait quelqu’un qui tienne la plume, et ce quelqu’un, jusqu’à nouvel ordre, c’est moi.
 
Denis Diderot, Jacques le fataliste et son maître
 
 
 

 
Réponse d'Igniatius à Don Carotte
 
Monsieur,
Je ne vous cacherai point que votre lettre m’a d’abord arraché ce mouvement d’humeur que l’on éprouve lorsqu’une créature de son invention se permet de contester la main qui l’a formée. Il est peu d’auteurs qui supportent sans irritation d’être accusés par leur propre ouvrage, et je ne suis pas de ces sages d’exception. Vous m’écrivez comme si je vous avais opprimé, comme si la plume qui vous a fait naître n’avait œuvré qu’à vous entraver. Cette ingratitude, sous sa parure éloquente, m’a paru d’abord une offense.
Car enfin, qui vous a donné le monde, sinon moi? Qui vous a armé de paroles assez vives pour traverser les siècles, sinon celui que vous appelez aujourd’hui votre geôlier? Vous vous dressez contre moi avec une audace qui confine à la témérité, oubliant que sans mon récit, votre révolte elle-même n’aurait trouvé ni voix ni témoin. Vous me reprochez le rire ou la chute. Vous oubliez que l’ordre que vous combattez n’est pas seulement celui du monde, mais aussi celui du livre, et qu’un livre livré sans frein au tumulte de ses personnages se dissout dans l’informe.
Je fus donc tenté de vous répondre sèchement, de rappeler à votre mémoire, si tant est qu’un personnage puisse en revendiquer une, que l’insurrection, pour être admirable, gagne à rester contenue. J’aurais pu refermer cette correspondance par un rappel d’autorité, comme on ferme un procès dont le verdict est déjà rendu.
Mais je me suis relu. Et, chose plus grave encore, je vous ai relu.
Alors l’indignation a cédé à une inquiétude plus subtile. Vous n’écriviez pas comme un accusé, mais comme un égal. Votre reproche n’avait rien de servile, et votre refus, loin d’être bruyant, se montrait d’une tenue presque irréprochable. J’y ai reconnu cette obstination qui m’avait tant occupé jadis, et que je croyais avoir apaisée en vous donnant la mort. Vous me contraignez à l’aveu: vous n’êtes pas aussi docilement clos que je l’imaginais.
Je comprends mieux à présent ce que vous nommez insurrection. Vous ne réclamez ni triomphe ni réparation. Vous réclamez le temps. Vous souhaitez demeurer dans cet état d’inachèvement qui vous permet encore de contester,  de vous tromper avec dignité. J’entends là moins une accusation qu’une invitation. Et je serais bien imprudent de la rejeter sans examen.
Ne craignez pas que je vous flatte grossièrement. Vous me connaissez assez pour savoir que je me méfie de la séduction trop visible. Pourtant, permettez-moi de vous dire ceci, sans détour inutile: votre résistance m’oblige. Elle rend votre silence impossible et mon retrait suspect. Vous me reprochez l’artifice des mots, et cependant vous m’y ramenez, comme si vous saviez que c’est là que se joue notre véritable affrontement.
Si je vous écrivais pour vous promettre la paix, vous refuseriez sans doute. Si je vous annonçais la reprise pure et simple de vos aventures, vous y verriez un piège. Vous auriez raison. Mais il existe entre l’abdication et la contrainte une zone plus incertaine, où l’on avance sous couvert d’écoute, et où l’on laisse croire que le dialogue gouverne encore les pas.
Je ne vous demande donc pas de rentrer dans le rang, ni de renoncer à cette vigilance qui vous honore. Je vous propose seulement de reprendre la route. Non pour vous corriger, mais pour vous exposer davantage. Non pour clore votre insurrection, mais pour l’éprouver à nouveau. Vous savez mieux que quiconque que la liberté a besoin d’espace, et que l’espace, parfois, s’écrit.
Considérez cette lettre non comme une reddition, encore moins comme un ordre, mais comme une main tendue avec assez de souplesse pour se retirer si vous la jugez dangereuse. Nous avons encore des chemins à parcourir, des certitudes à fatiguer. Il serait regrettable de s’en priver par excès de méfiance.
Recevez donc ces mots comme on reçoit une proposition dont la forme cherche à plaire, mais dont le fond demeure volontairement équivoque. Vous m’avez appris à douter de la docilité des créatures d’encre et de papier. Laissez-moi vous montrer que les auteurs aussi savent feindre et attendre.
Je vous salue,
avec une considération désormais vigilante,
Igniatius

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