« La douceur, pourtant... La douceur qu'on ne mesure pas, qu'on ne peut réduire à aucune idée, à aucun sentiment. La douceur que les mots ne m'ont pas fait connaître, que les tableaux, les films, les airs de musique, les rythmes n'ont pas su me restituer. Elle est là, la suavité suprême, à cet instant, si évidente, si pure, si troublante que je voudrais pouvoir m'arracher au fantôme de mon corps et me plonger en elle, me confondre avec elle, nager dans cette mer, flotter, vaquer, me dissoudre!
Cela m'est arrivé, m'a été donné, à moi qui ne demandais rien, qui n'espérais rien! Jaillie, immensément jaillie de partout à la fois, apparue miraculeusement, continûment, sur le spectacle de la réalité. Avant elle, il n'y avait rien. Ou plutôt, il y avait la chambre, avec ses murs aux papiers jaunâ-tres, ses meubles en bois, ses livres en papier, ses fenêtres, sa porte, ses tapis et ses couvertures, son plafond taché, son ampoule électrique nue au bout du fil tressé. Et puis, d'un seul coup, alors que je la regardais, la réalité s'est couverte de cristal. Rien n'a éclaté, rien n'a scintillé; la lumière transparente s'est installée sur le monde, si belle que je ne pouvais plus comprendre. Tout, absolument tout était là; à la fois étrange et familier, lointain et tout proche, magique et calme. L’air était comme du feu. Les murs étaient comme du feu. Les objets épars, immobiles, étaient debout sur eux même comme des flammes. Dans la chambre fermée, la lumière électrique sortait de l'ampoule avec un éclat forcené. Les bruits, les odeurs, les sensations de distance ou de dureté, la présence, tout cela s'était mêlé à la vision. Tout était devenu spectacle étalé, spectacle que je faisais plus que voir, que j'étais, que j'étais.. Délicat, ciselé, minutieux dans le moindre détail, le miracle se construisait sans bouger. Il était en lui, installé dans sa propre vie, et il ne pouvait plus disparaître. De mes yeux, tendus devant moi comme des tentacules, je touchais les couches de l'air. Je passais à travers elles en vibrant, et j'allais bien au-delà des murs de la chambre. Comme une course dans le vide noir et glacé, le mouvement de ma vue et de mes sens avançait au milieu de l'existence. Les objets nus, comme s'il y avait eu des socles, étaient dressés et devenaient des statues. Le verre, le métal, la matière plastique granulée, les couleurs beige, ocre, jaune, blanche, grise, étaient répandues partout. Chaque pose était à la fois cuirassée, hermétiquement enfermée dans sa carapace impénétrable et féroce, et en même temps livide, transparente, glissante, on s'y aventurait comme dans une goutte d’eau.»
Cela m'est arrivé, m'a été donné, à moi qui ne demandais rien, qui n'espérais rien! Jaillie, immensément jaillie de partout à la fois, apparue miraculeusement, continûment, sur le spectacle de la réalité. Avant elle, il n'y avait rien. Ou plutôt, il y avait la chambre, avec ses murs aux papiers jaunâ-tres, ses meubles en bois, ses livres en papier, ses fenêtres, sa porte, ses tapis et ses couvertures, son plafond taché, son ampoule électrique nue au bout du fil tressé. Et puis, d'un seul coup, alors que je la regardais, la réalité s'est couverte de cristal. Rien n'a éclaté, rien n'a scintillé; la lumière transparente s'est installée sur le monde, si belle que je ne pouvais plus comprendre. Tout, absolument tout était là; à la fois étrange et familier, lointain et tout proche, magique et calme. L’air était comme du feu. Les murs étaient comme du feu. Les objets épars, immobiles, étaient debout sur eux même comme des flammes. Dans la chambre fermée, la lumière électrique sortait de l'ampoule avec un éclat forcené. Les bruits, les odeurs, les sensations de distance ou de dureté, la présence, tout cela s'était mêlé à la vision. Tout était devenu spectacle étalé, spectacle que je faisais plus que voir, que j'étais, que j'étais.. Délicat, ciselé, minutieux dans le moindre détail, le miracle se construisait sans bouger. Il était en lui, installé dans sa propre vie, et il ne pouvait plus disparaître. De mes yeux, tendus devant moi comme des tentacules, je touchais les couches de l'air. Je passais à travers elles en vibrant, et j'allais bien au-delà des murs de la chambre. Comme une course dans le vide noir et glacé, le mouvement de ma vue et de mes sens avançait au milieu de l'existence. Les objets nus, comme s'il y avait eu des socles, étaient dressés et devenaient des statues. Le verre, le métal, la matière plastique granulée, les couleurs beige, ocre, jaune, blanche, grise, étaient répandues partout. Chaque pose était à la fois cuirassée, hermétiquement enfermée dans sa carapace impénétrable et féroce, et en même temps livide, transparente, glissante, on s'y aventurait comme dans une goutte d’eau.»
J.M.G. Le Clézio, L’extase matérielle, folio essais
Journal d'Anatole
Autour de moi, le langage circule avec aisance. Les échanges se font rapidement. Les paroles trouvent leur place. Je perçois ce mouvement. Je l’accompagne parfois. Mais lorsque j’essaie d’y faire entrer ce que je ressens, quelque chose se contracte. Le mot choisi ne tient pas. Il laisse échapper l’essentiel. Il fige ce qui, en moi, reste vivant, mobile, encore en formation.
Je comprends alors que la langue que j’emploie n’est pas celle de mon expérience. Elle appartient au monde commun, à ses usages, à ses nécessités. Peu importe laquelle: elle suppose toujours une réduction préalable. Or ce qui me traverse résiste à cette opération. Il déborde. Il excède les cadres disponibles. Pour parler, je dois sans cesse traduire. Je dois chercher des équivalences ou, du moins, accepter des approximations qui me semblent infidèles.
Ce travail intérieur est constant. Il épuise. Ce qui parvient aux autres arrive diminué, parfois maladroit... Et même, le plus souvent, si ce n'est opaque, du moins compliqué... Le décalage devient visible. Mon silence est interprété comme un vide. Ma lenteur passe pour un manque. On croit que je ne saisis pas, alors que je saisis trop. On me voit rêveur, distrait, ailleurs, comme si j’étais retiré du monde, alors que je m’y trouve plongé sans filtre.
Je comprends alors que la langue que j’emploie n’est pas celle de mon expérience. Elle appartient au monde commun, à ses usages, à ses nécessités. Peu importe laquelle: elle suppose toujours une réduction préalable. Or ce qui me traverse résiste à cette opération. Il déborde. Il excède les cadres disponibles. Pour parler, je dois sans cesse traduire. Je dois chercher des équivalences ou, du moins, accepter des approximations qui me semblent infidèles.
Ce travail intérieur est constant. Il épuise. Ce qui parvient aux autres arrive diminué, parfois maladroit... Et même, le plus souvent, si ce n'est opaque, du moins compliqué... Le décalage devient visible. Mon silence est interprété comme un vide. Ma lenteur passe pour un manque. On croit que je ne saisis pas, alors que je saisis trop. On me voit rêveur, distrait, ailleurs, comme si j’étais retiré du monde, alors que je m’y trouve plongé sans filtre.

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