Que chacun examine ses pensées: il les trouvera toujours occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent; et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière afin de disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin; le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre fin.
Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre; et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.»
La question surgit comme une apparition spontanée. Elle arrive sans annonce et trouve immédiatement sa place. Vais-je accéder à une pensée véritablement neuve? Une pensée qui dépasse l’amélioration et la correction, une pensée issue d’une source encore inexplorée du champ des possibles. Je laisse cette question vibrer en moi et je perçois aussitôt le piège subtil qu’elle porte. Sa forme reproduit précisément ce que je tente de dépasser.
J’examine alors avec plus d’attention ce que je nomme penser. J’y observe un mouvement qui prend appui sur le connu. Une image entraîne une autre image. Une mémoire se prolonge en attente. L’invention elle-même procède par assemblage. La rupture apparente correspond à un déplacement à l’intérieur d’un même territoire. Cette pensée se révèle à mes yeux comme conditionnée, non par défaut de valeur, mais par son caractère automatique. Elle opère avec efficacité. Elle agit avant d’accueillir pleinement ce qui se présente.
Une compréhension s’installe peu à peu: chercher une pensée neuve relève encore de l’activité de penser. Le passé se projette vers un avenir imaginé comme libre. Ce mouvement entretient le cercle. Le conditionnement se maintient par l’effort même censé l’abolir. L’image de l’eau devient claire: vouloir s’en extraire en tirant sur son reflet appartient à la même logique circulaire.
Une transformation survient ailleurs. Elle concerne la relation à la pensée. Je cesse de lui demander ce qui dépasse son domaine. Je cesse de lui confier l’attente d’une révélation. Je la regarde passer. J’observe ses répétitions et ses détours. Je lui accorde une attention ouverte, sans intention. Dans cette qualité de regard, quelque chose d’inattendu se manifeste.
Des instants apparaissent où la pensée s’interrompt d’elle-même. Cette interruption advient naturellement, portée par l’évidence de l’instant. Ces moments se remplissent d’une présence tranquille. Une perception directe se déploie, sans voix intérieure pour nommer. Il ne s’agit pas d’une pensée neuve. Il s’agit de la disparition du besoin de penser.
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