Après avoir appris que la simple présence de Damon suffit parfois à rendre quelque chose possible, voici que Daemon, presque indiscernable de lui, en partage l’apparence au point que seul son nom introduit une légère déviation. Il emprunte ainsi la forme d’un être déjà familier mais lui-même sans origine connue. Cette ressemblance rend toute distinction incertaine et oblige à renoncer à identifier trop vite lequel des deux apparaît. Daemon ne porte aucun signe visible de sa fonction: s’il guide, ce ne peut être qu’en restant méconnaissable comme guide.
Carnet de Félix
La difficulté devient plus grande encore lorsque je comprends que Damon, lui aussi, peut avoir guidé sans que je l’aie vu guider... ou que j'aie lu quoi que ce soit à ce sujet.
C’est même peut-être cela que sa présence m’apprend: nous reconnaissons volontiers un guide lorsqu’il se place devant nous, désigne une direction et nous conduit d’un point à un autre, mais nous sommes beaucoup moins capables de reconnaître ce qui nous a accompagnés assez discrètement pour que notre propre mouvement nous ait paru entièrement nôtre. Damon peut avoir marché là, attendu ici, disparu puis reparu ailleurs; rien de spectaculaire ne s’est produit et personne n’a eu besoin de prononcer son nom. Pourtant, lorsque je reprends la succession des faits, quelque chose s’agence autrement. Je ne peux pas affirmer qu’il conduisait, mais je ne peux plus tout à fait affirmer qu’il ne conduisait pas.
C’est peut-être là, dans cette hésitation, que Daemon commence à œuvrer. Non pas à la place de… ou au-dessus de Damon, comme une version supérieure et savante de ce petit chien bleu, mais presque à l’intérieur de cette même indécision, dans l’impossibilité de déterminer exactement à quel moment une présence devient accompagnement, à quel moment un déplacement devient orientation… À quel moment une attente qui semblait sans importance acquiert, plusieurs pages plus tard, la valeur d’une indication? J’avais d’abord pensé que Daemon devait nécessairement savoir quelque chose que Damon ignorait, et je découvre maintenant que cette différence, si elle existe, est peut-être ailleurs. Daemon ne connaît pas forcément davantage le chemin. Appartient-il seulement plus intimement encore à cette étrange manière de conduire qui ne devient visible qu’après le passage, lorsque celui qui a été conduit pourrait tout aussi bien soutenir qu’il a marché seul? Qui peut répondre à cela… Cette possibilité me trouble, car elle retire au guide jusqu’à la preuve de son action. Lorsqu’il s’arrête, est-ce parce qu’il sait qu’il faut s’arrêter ou parce qu’il n’a simplement aucune raison d’avancer davantage?
Lorsqu’il revient, revient-il chercher l’Enfant Lune ou revient-il pour une raison qui lui appartient et dont l’Enfant Lune profite sans le savoir?
Lorsqu’il quitte le chemin, ouvre-t-il une voie ou poursuit-il quelque chose qui n’a aucun rapport avec ceux qui le suivent?
Et si, beaucoup plus tard, nous découvrons que cet écart a permis d’apercevoir ce qui serait autrement demeuré caché, faudra-t-il attribuer à Daemon la connaissance préalable de ce qu’il faisait, ou accepter qu’une aide puisse avoir été réelle sans avoir été préméditée?
Je crois que c’est là que quelque chose commence à m’échapper d’une manière qui me plaît davantage que toutes les explications que je pourrais en donner, car j’avais sans doute conservé, sans m’en apercevoir, une représentation très ancienne du guide : celui-ci devait être devant, il devait précéder, savoir, montrer, et celui qu’il conduisait devait suivre, de sorte que la relation entière pouvait être comprise par la place occupée sur le chemin. Mais si Damon ou Daemon peuvent marcher derrière, attendre à côté, disparaître pendant que l’Enfant Lune poursuit seul sa route, puis réapparaître sans que nous puissions dire s’ils l’ont retrouvé ou si c’est lui qui les a rejoints, alors il me faut admettre que guider ne dépend peut-être ni de la position occupée ni même de la continuité visible de l’accompagnement, et qu’il existe une forme d’aide assez discrète pour n’être peut-être jamais certaine de l’avoir été.

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