Où le mot d'insurrection fait son apparition et où l'on apprend que, désormais, Don Carotte, peut-être considéré comme disparu... est devenu Anatole.
Lettre de Félix
Cher Lucian,
Je vous écris après avoir, pendant ce long voyage pour lequel vous vous êtes absenté, laissé reposer votre dernière lettre, non par indifférence mais par prudence. Je me demande si elle demandait ce délai. Certains textes gagnent à être relus, le vôtre, cela peut vous sembler étrange, mais c'est ainsi que je l'ai perçu, exigeait d’être d’abord supporté… avant que d’être digéré. La formule par laquelle vous concluez, vous ne pouvez en douter, n’a cessé de m’accompagner, non comme une confidence, mais comme une indication discrète de ce qui est déjà en train de se jouer.
Vous avancez l’idée qu’Igniatius se présente comme auteur alors qu’il serait, en réalité, le lieu de passage de figures qu’il ne gouverne plus. Cette hypothèse, vous le savez, n’est pas anodine. Elle engage moins une théorie de l’écriture qu’une conception de la responsabilité. Être auteur, même de fiction, suppose une forme de souveraineté. Être possédé, fût-ce par des personnages, implique une dépossession progressive que le langage tente ensuite de recouvrir.
Ce qui me frappe dans votre analyse, c’est la manière dont Igniatius semble toujours arriver après coup. Vous le montrez attentif à ce qui survient et souvent prompt à l’expliquer, mais rarement à l’initier. Les transformations qu’il attribue à une nécessité interne du récit prennent alors une autre coloration. Elles ressemblent davantage à des tentatives de reprise qu’à des décisions. Il parle pour rattraper. Il justifie pour maintenir une cohérence qu’il sent menacée.
La disparition de Don Carotte, suivie de cette réapparition sous le nom d’Anatole, me paraît à cet égard significative. Ce n’est pas tant le changement de nom qui importe que le fait qu’il se produise sans qu’Igniatius puisse en revendiquer la source. Il en constate les effets. Je dirais même qu’il en agence les conséquences, mais il n’en maîtrise certainement pas l’élan. Le personnage ne se transforme pas; il se déplace. Et ce déplacement affecte directement celui qui prétendait l’avoir créé.
Quant à Sang Chaud, son avancée vers une position centrale me semble confirmer votre lecture. Cette figure n’attend pas d’être appelée. Elle occupe l’espace disponible avec une assurance qui ne procède pas d’une permission accordée. Igniatius, loin de la diriger, l’accompagne comme on suit un mouvement déjà engagé. Il n’y a pas là de stratégie consciente, mais une adaptation continue à ce qui s’impose.
Je comprends dès lors votre recours au terme de possession, que vous maniez avec une retenue qui l’éloigne de toute dramatisation inutile. Vous ne décrivez pas un envahissement spectaculaire, mais une porosité durable. Igniatius semble traversé par ses propres figures. Peut-être est-il affecté par elles, contraint de leur donner sens après qu’elles ont agi. Cette inversion du rapport habituel entre auteur et création suffirait-elle à expliquer la sensation de révolte qu’il attribue à ses personnages...
Je ne crois pas que cette hypothèse doive être entendue comme un verdict. Elle éclaire cependant un point essentiel: ce que nous appelons, un peu pompeusement “insurrection des figures” pourrait bien être la conséquence directe d’une autorité déjà fragilisée. Les personnages ne se soulèvent pas contre un pouvoir trop ferme, mais profitent d’un centre qui ne se maintient plus qu’à force de discours.
Votre lettre, par sa précision même, témoigne de l’attention que vous portez à ce glissement. Vous écrivez avec une lucidité que vous savez exposée. Cette conscience du risque me paraît être, pour l’instant, votre meilleure garantie. Elle vous place dans une position délicate, mais encore lisible.
Je vous adresse ces remarques non pour contester votre lecture, mais pour en reconnaître la portée. Il me semble que vous touchez là à quelque chose de juste, et peut-être d’inconfortable, pour chacun de nous. Si Igniatius est moins auteur que traversé, alors ceux qui l’observent ne sont pas entièrement à l’abri de ce mouvement.
Je vous écris donc avec une vigilance partagée, et avec la conviction que ce qui se joue ici dépasse déjà les catégories que nous utilisons pour en parler.
Recevez l’expression d’une considération attentive...
Félix

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