jeudi 23 juillet 2026

(153) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

 
Dans le même temps que Lucian, à sont tour, fait face au Léviathan, les deux perroquets discutent "comme si de rien n'était"...
Où l’on peut les observer parlant de ce qui pourtant ne peut se dire…
 
 

– Dites-moi... que veut dire cette expression bizarre: comme si de rien n'était... 
– Le mot comme introduit une comparaison.
– Jusque là, c'est facile à comprendre, mais ici, il ne compare pas deux réalités...
– Il compare une réalité avec une hypothèse. Si vous voulez...
– Je veux bien...
– Il ouvre un espace imaginaire…
– … un théâtre du possible!
– Dès que l'on entend comme si, on entre dans un monde où l'on suspend momentanément la vérité des faits pour observer un comportement.
– C'est un peu ce que nous faisons... nous jouons à parler comme si nous étions notre maître.
– Mais nous ne prétendons pas l'être...
– Nous acceptons simplement d'habiter cette possibilité. Le si est ici le si de l'irréel.
– Vous l’aurez remarqué… il ne dit pas: «puisque»...
– Vous voulez dire qu'il dit simplement «supposons que»...
– Et nous savons déjà que la condition n'est pas remplie.
–Mais dire : comme si de rien n'était... implique précisément que quelque chose s'est produit. Sinon l'expression serait inutile. Autrement dit, l'expression affirme indirectement ce qu'elle semble nier.
– Connaissez-vous le mot  effable ?
– Drôle de mot…
– Il paraît étrange à nos oreilles: même s’il est utilisé très rarement, il existe… comme existe l’Enfant Lune…
– Que signifie-t’il?
– L’Enfant Lune… je ne sais point. Mais le mot effable signifie simplement “qui peut être exprimé par des mots”
– Ce qui, précisément ne qualifie point cet Enfant Lune…Alors je crois connaître son contraire…
– Cela ne m’étonne point… dites-moi!
– Je le sais… mais ne peux le dire…
– C’est précisément cela… nous ne le rencontrons presque toujours par son contraire: l’ineffable.
– Parce que dans l'usage courant, nous ne ressentons presque jamais le besoin de préciser qu'une chose est exprimable. C'est la normalité du langage.
– C’est ce qui fait que ne remarquons la parole que lorsqu'elle rencontre sa limite.
– On dit que c'est un phénomène fréquent dans les langues.
– Il existe beaucoup de mots négatifs dont le positif est devenu rare ou a disparu.
– Donnez-nous quelques exemples!
– Nous parlons volontiers de l'invisible, de l'inouï, de l'inconcevable… ou… simplement…de l'indicible.
– Simplement! Vous plaisantez… 
– Leurs opposés existent théoriquement, mais nous les utilisons beaucoup moins.
– Cependant, si l'on quitte la simple grammaire, la question devient beaucoup plus intéressante. N’est-il point?
– Pourquoi cela?
– Car l'opposé réel de l'ineffable n'est peut-être pas l'effable…
– Vous êtes bien mystérieux…
– L'effable désigne seulement ce qui peut être dit.
– Mais beaucoup de choses peuvent être dites sans être véritablement comprises…
– Le véritable contraire de l'ineffable pourrait être ce qui est parfaitement adéquat à sa formulation.
– Quel est St donc ce jargon que je ne parviens pas à comprendre…
– Une chose et son expression coïncideraient alors presque exactement. C'est souvent l'idéal des mathématiques ou de certaines sciences: parvenir à une formulation dont chaque terme correspond précisément à ce qui est visé.
– Si je comprends bien… à l'inverse, la poésie vit souvent dans l'écart entre ce qui est dit et ce qui est visé.
– Et c'est là que l'étymologie devient intéressante. 
– Dites…
– Le verbe latin effari n'est pas simplement «parler».
– C’est quoi?
– C'est plutôt «faire sortir dans la parole». Le préfixe ex- (devenu ef- devant certaines consonnes) indique un mouvement vers l'extérieur.
–  L'ineffable n'est donc pas simplement ce qui ne peut être dit.
– Non… C'est ce qui ne peut être conduit hors de lui-même pour entrer entièrement dans les mots.
– Alors le positif serait moins l'effable que l'énoncé… ou le manifesté.
– Ce serait une pensée qui passe intégralement dans sa formulation!
– Mais justement, existe-t-elle ?
– On peut en douter…
– Car dès qu'on réfléchit à l'expérience humaine, on découvre que presque tout est partiellement ineffable.
– Même les choses les plus simples?
– Essayez de décrire exactement une douleur, une couleur, un parfum, un souvenir d'enfance, un visage aimé.
– C’est parfois difficile…
– Les mots fonctionnent. Ils permettent la communication.
– Pourtant il reste toujours un résidu…
– Quelque chose demeure du côté de l'expérience.
– C'est pourquoi je me demande si l'ineffable n'est pas moins l'opposé de l'effable que son ombre…
– Dès qu'une chose devient effable, quelque chose d'elle reste ineffable.
– Et c'est peut-être pour cette raison que les récits d'Igniatius se multiplient.
– Une histoire ne vient pas remplacer une autre histoire parce que la première était fausse.
– Que fait-elle?
– Elle vient parce qu'aucune histoire ne parvient à épuiser ce qu'elle raconte.
– Vous m’épuisez…
– L'ineffable ne serait alors pas le contraire de la parole. Il serait ce qui accompagne toute parole…
– Qu’est-ce là?
– Comme l'horizon accompagne tout paysage.
On peut même pousser le paradoxe plus loin.
– Poussez donc… au point où nous en sommes…
– Peut-être que ce qui serait absolument effable serait aussi ce qui ne demanderait plus à être raconté.
– Ce serait comme une formule mathématique parfaite.
– Je crois que les personnages qui traversent l’Archipel, que ce soit  Pinocchio l'Autre, Don Carotte, Lucian, Igniatius, ou même Félix, semblent exister précisément parce qu'ils ne coïncident jamais tout à fait avec leur propre définition. Ils sont toujours un peu plus vastes que ce qu'on peut dire d'eux.
– Comme une île qui émergerait de la mer
: ce qui apparaît est visible, donc effable. Mais ce qui la soutient sous l'eau demeure invisible, et pourtant inséparable d'elle.
L'ineffable n'est peut-être pas l'opposé de l'effable.
Il en est la profondeur…
– … qui en est l’origine…

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