Pas un jour ne s'est écoulé non plus sans la pensée du livre en cours, sans la présence d'un texte repris, remanie, vivant sa vie intérieure - et terminé, lorsqu'enfin il ne pouvait plus éviter d'écrire. Des feuillets sans ratures ou presque, où tiennent les cendres d'un récit que chaque livre poursuit, un écho qu'on retrouve et qui ne cesse de rejouer ses thèmes.
Qu'est-ce que c'était, un journal? Un lieu réel pour se rencontrer, se réunir, pour se disputer, pour se parler, pour entrer dans d'autres territoires. Une conversation. Une invention. Mais aussi une injonction - à faire, à penser, à dire autrement. Sinon à quoi bon? Et un livre, qu'est-ce que c'est? Peut-être un secret intraduisible dans une autre langue.
Les journaux et les livres allaient ensemble leur chemin faussement contraire. Le livre, l'envers du journal on pourrait dire. Le temps de l'un, éternel, alors que l'autre est aussitôt périmé. L'un secret, l'autre public. L'un, précieux, l'autre, ordinaire. L'un dans la bibliothèque, l'autre déjà froissé jeté et presque oublié. L'un unique, l'autre un numéro, un exemplaire, la ponctuation d'une série. L'un la solitude même, l'autre une communauté.”
Béatrice Leca, Extrait de la préface de: Michel Burel, L’autre livre, L’atelier contemporain, p.8-9
Il existe des fidélités dont on ne prend conscience qu'après de longues années. Elles ne ressemblent ni à des décisions ni à des promesses. Elles ne demandent aucun effort particulier pour être tenues. Elles persistent simplement, avec une discrétion telle qu'il arrive de les croire disparues au moment même où elles travaillent le plus profondément.
On s'imagine volontiers avancer d'un ouvrage à l'autre, d'une idée à la suivante, comme si chaque commencement effaçait le précédent. Pourtant, il suffit parfois de rouvrir un vieux cahier, de retrouver une feuille glissée entre deux livres, une note écrite au dos d'une enveloppe ou d'un dessin, pour éprouver un léger vertige. Ce qui semblait appartenir à un passé lointain ne revient pas. Il était demeuré là, poursuivant silencieusement son propre chemin pendant que nous croyions nous être éloignés de lui.
Il faut longtemps avant de comprendre qu'une œuvre ne grandit pas seulement par ce qu'elle ajoute. Elle grandit aussi par ce qu'elle consent à laisser en suspens. Certaines pages n'attendent pas d'être achevées; elles attendent simplement que celui qui les avait commencées soit devenu capable de les entendre autrement. Ce ne sont plus les phrases qui vieillissent. C'est celui qui les relit qui, peu à peu, apprend leur langue.
Alors les années cessent de se succéder. Elles commencent à se répondre. Une intuition oubliée reconnaît une expérience récente. Un détail presque insignifiant éclaire soudain une pensée ancienne. Ce qui paraissait épars révèle une parenté que rien n'annonçait. On découvre que le véritable ordre n'était pas celui dans lequel les choses avaient été écrites, mais celui dans lequel elles deviennent enfin capables de se reconnaître.
Peut-être n'inventons-nous pas autant que nous le croyons. Peut-être passons-nous une grande partie de notre existence à rejoindre des formes qui nous précèdent. Elles ne nous imposent rien. Elles exercent une attraction si légère que nous la confondons souvent avec notre propre volonté. Nous croyons choisir un sujet, un paysage, une voix ; il se pourrait bien que nous soyons d'abord choisis par une manière de regarder qui cherche depuis longtemps où prendre corps.
Il arrive alors qu'une phrase, longtemps retenue, trouve enfin sa justesse. Non parce qu'elle serait devenue plus exacte, mais parce que celui qui l'écrit a cessé de vouloir la posséder. Elle peut désormais continuer son chemin sans lui. À partir de cet instant, elle appartient moins à une page qu'au mouvement qui l'a rendue possible.
Il est étrange de constater que ce mouvement ne connaît presque jamais le sentiment d'aboutir. Chaque arrivée ouvre une profondeur qui n'était pas visible auparavant. Ce qui semblait constituer un terme devient à son tour un commencement. L'œuvre ne s'agrandit pas autour d'un centre immobile ; elle se transforme à mesure que son centre lui-même se déplace. Elle avance comme certains arbres dont la croissance n'ajoute pas seulement des anneaux au tronc, mais étend sans cesse le territoire invisible de leurs racines.
C'est peut-être pour cette raison que les travaux les plus durables donnent parfois l'impression de demeurer inachevés. Ils ne manquent pas de conclusion. Ils refusent simplement de se refermer sur eux-mêmes. Quelque chose continue d'y circuler, non comme une réponse différée, mais comme une disponibilité intacte. Les pages ne demandent plus qu'on les termine. Elles demandent qu'un jour quelqu'un les reprenne, non pour les répéter, mais pour poursuivre le mouvement qu'elles avaient seulement commencé à rendre visible.
C'est ce j'essaie de faire avec tous ces dessins et textes que m'envoie Lucian...

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