dimanche 26 juillet 2026

(157) L'abracadabrante histoire de l'Enfant Lune


Où il est question de signature… et de non-signature…à propos des dessins que lui apporte Igniatius. Lucian, toujours sur ses traces, plus que jamais, ne prend pas la signature comme un détail ajouté ou retranché, il la traite comme un lieu où tout se décide… Et où, à cet instant, quelque chose du mouvement qui le traverse atteint une intensité particulière et non définitive et qui, pourtant n'est pas définitive et n'efface ni ne fonde rien. Elle témoigne seulement qu'un devenir est en train de passer par lui, avec une force qu’il n’avait peut-être jamais éprouvée de cette manière. Ce n'est plus le temps vécu qui est redessiné; c'est sa participation à ce temps qui se trouve, pour un moment, plus vivement accordée à son propre mouvement. C'est une grande différence, pense-t’il à haute voix, car elle retire au présent toute prétention à devenir un tribunal du passé.




Cahier Lucian

Dans l’usage courant, une signature vient après. Elle s’inscrit au bord, en bas, à droite parfois, comme un geste de clôture. Elle certifie. Elle rattache une forme à un nom. Elle fixe une responsabilité et, en même temps, une propriété. Une signature “normale” fonctionne ainsi: elle sépare et relie. Elle sépare l’œuvre de ce qui n’est pas elle, et elle relie l’œuvre à un auteur identifiable. Elle dit : ceci est de moi. Elle permet la reconnaissance… ou l’attribution. Je m’attarde sur le concept, voyez-vous, car il me semble impensable que les dessins que vous m’envoyez ne puissent être considérés comme une apparition… en objet repérable dans le monde.
Vous diriez que cette signature suppose un sujet déjà constitué. Quelqu’un devrait savoir qu’il est l’auteur, et aurait pu ajouter son nom pour sceller ce savoir. La signature serait venue confirmer une origine qui est supposée claire, même si elle reste mystérieuse dans sa profondeur. Elle eut été un signe de maîtrise rétrospective: après avoir écrit, l’auteur signe.
Mais ici, dans cette histoire, quelque chose ne fonctionne plus ainsi.
La signature n’est pas absente. Elle résiste. Et cette résistance ne tient pas seulement à une difficulté de lecture. Elle tient à une modification de sa fonction.
– Voyez-vous Lucian, j’insiste: une signature illisible reste une signature visible, m'a dit un jour Igniatius avec ton que je m'imaginais plein de sous-entendu. On voit qu’il y a un nom, même si on ne peut pas le déchiffrer. Elle continue de jouer son rôle… elle marque un emplacement, elle indique qu’il y a un auteur, même caché, a-t'il continué.
 
Or ce que nous pressentons, je dis nous car j’inclus ici tous ceux qui, de près ou de loin, ont eu accès aux dessins qu’Igniatius m’amené… nous pressentons, disais-je, dans ces dessins est autre chose… la signature n’y est pas seulement illisible. Elle est devenue invisible.
Non pas qu’elle n’existe pas, mais elle cesse d’être localisable. Elle ne se tient plus à un endroit précis. Elle se retire comme signe distinct, et pourtant elle demeure — autrement. Elle se condense dans la forme même. Cela veut dire que chaque ligne, chaque tension du trait, chaque répétition, chaque écart porte la trace de celui qui “signe”. Non plus comme nom, mais comme manière. Non plus comme marque ajoutée, mais comme style diffus.
Notez, Lucian, disait encore Igniatius, que, dans ce cas, la signature ne garantit plus l’origine…  elle la disperse.
On ne peut plus dire: voilà l’auteur, ici, à cet endroit… et pourtant quelque chose insiste à travers tout cela.

La signature, dans un sens général, devient alors ce qui traverse sans se montrer. Elle n’est plus un signe, mais un rythme. Une façon d’apparaître. Une cohérence interne qui ne se laisse pas réduire à une forme fixe.
–Vous pourriez dire, Lucian, tout comme Igniatius, que la signature n’est plus au bas du dessin, elle est dans la manière dont le dessin est fait… me disait Félix. Et il continuait…
– Et c’est ici que le mot “dessein” prend toute sa force. Dans une signature classique, le dessein précède: l’auteur a une intention, puis il produit… avant de signer. L’ordre est clair… vouloir, faire, signer.
Ici, cet ordre se défait. Le dessein n’est pas donné comme intention préalable. Il apparaît après coup, comme une cohérence qu’on reconnaît sans pouvoir la formuler. Quelque chose a été fait, mais on ne sait pas par qui, ni pourquoi, et pourtant cela tient ensemble. Cela insiste. Cela revient.
Je vois bien ce que cela implique. La signature n’est plus la preuve d’un auteur. Elle devient la trace d’un passage. Quelque chose... ou quelqu'un est passé là et a laissé des marques. Mais ce quelque chose ne se laisse pas réduire à une identité. C’est en ce sens que la signature est plus invisible qu’illisible. Elle ne se cache point derrière les traits. Elle est dans les traits...
Et cela éclaire immédiatement ce que donne à voir Igniatius. S’il porte les dessins, il porte aussi cette signature, mais sans pouvoir la localiser. Il ne peut pas dire: c’est lui. Il ne peut même pas dire: ce n’est pas moi. Car la signature ne fonctionne plus comme attribution.
Et si je pousse le raisonnement encore plus loin. Dans ce type de configuration, signer ne consiste plus à dire “je suis l’auteur”.
Signer consiste à laisser apparaître une forme qui porte en elle-même la trace de ce qui l’a produite. Et cette trace n’est pas seulement un indice... il annonce une sorte de tension, celle entre ce qui se montre et ce qui se retire. Entre la forme visible et l’origine qui ne se laisse pas fixer. Alors la signature devient paradoxale... elle est partout, et nulle part. Elle est ce qui rend l’ensemble reconnaissable, sans jamais se laisser isoler.

Avant de refermer ce carnet, j’ajouterais que... dans une situation ordinaire, l’auteur signe l’œuvre. Ici, dans ces dessins, c’est l’œuvre qui signe quelque chose de l’auteur.. sans jamais le nommer.

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