
Où l’on peut voir, de manière frappante, que ce qu’écrit Félix ne traite pas seulement de deux formes d'écriture. Il hésite depuis quelque temps… Depuis que Lucian et Igniatius ont disparu dans la nature… Faut-il ou ne faut-il point écrire à ce sujet… Livre ou journal… Il se met à vouloir décrire deux régimes du temps et pourrait donner à penser que l'on peut encore pousser cette intuition plus loin.
Journal de Félix
Le journal ne s'oppose peut-être pas au livre. Il est ce par quoi le livre demeure exposé au monde. Le livre, de son côté, est ce par quoi le journal échappe à l'immédiateté qui le condamnerait à n'être qu'une succession de jours. L'un recueille les secousses de l'événement; l'autre découvre lentement qu'un événement n'est peut-être devenu tel qu'à partir du moment où il a trouvé la forme capable de le porter.
Mais cette différence ne tient pas seulement à la durée. Elle tient au type d'attention qu'ils exigent.
Le journal regarde vers ce qui arrive. Il demeure volontairement inachevé, parce que le monde l'est aussi. Chaque numéro suppose que quelque chose, demain, viendra encore interrompre ce qui semblait achevé aujourd'hui. Sa vérité est celle de l'ouverture. Même lorsqu'il se trompe, il témoigne de cette exposition permanente au réel.
Le livre procède presque à l'inverse. Il ne cherche pas d'abord ce qui arrive, mais ce qui, dans tout ce qui arrive, continue silencieusement de demander une forme. Son temps n'est pas celui de l'actualité mais celui de la décantation. Il ne répond pas plus vite. Il répond plus lentement, jusqu'à ce que les circonstances aient cessé d'être simplement des circonstances.
Et pourtant, cette opposition est trompeuse.
Car le véritable journal n'est jamais seulement un relevé des faits. Il cherche déjà la phrase qui survivra au lendemain. Quant au véritable livre, il n'est jamais entièrement soustrait au présent. Il demeure traversé par une inquiétude qui est celle du jour même où il s'écrit. Aucun livre n'échappe complètement au journal qui l'habite ; aucun journal n'est dépourvu du livre qui cherche obscurément à y naître.
Peut-être faudrait-il alors renoncer à distinguer les deux objets pour regarder le mouvement qui les fait alterner. L'écriture respire. Elle inspire le monde sous la forme du journal ; elle l'expire sous la forme du livre. Entre les deux ne passe pas seulement du temps. Passe une transformation. Ce qui était nouvelle devient mémoire ; ce qui était mémoire redevient parfois une force agissante dans le présent.
C'est pourquoi un livre n'est peut-être pas le contraire d'un journal, mais sa lente métamorphose. Et un journal n'est peut-être rien d'autre qu'un livre qui refuse encore de savoir quel livre il est en train de devenir. J'irais même jusqu'à déplacer une dernière frontière. On parle volontiers du journal comme d'un lieu où l'on donne des nouvelles du monde. Mais les nouvelles ne viennent jamais uniquement du monde. Elles viennent aussi du regard qui, soudain, devient capable de voir autrement ce qui était pourtant là depuis longtemps. Une information peut être exacte sans rien révéler et une seule phrase, parfois, modifie durablement notre manière d'habiter le réel. Ce n'est donc pas seulement le monde qui fait la nouvelle. C'est la rencontre entre un monde et une disponibilité nouvelle de celui qui le reçoit.
Il en va de même du livre. On dit souvent qu'il conserve. Je crois plutôt qu'il consent. Il consent à laisser une pensée poursuivre son propre mouvement jusqu'au point où elle devient assez libre pour appartenir à d'autres que son auteur. À cet instant, le livre cesse d'être un objet. Il devient une manière de continuer quelqu'un. Non en répétant sa voix, mais en permettant à une autre voix d'aller plus loin grâce à elle.
Alors la vieille opposition entre l'éphémère et le durable s'efface peu à peu. Certains journaux vieillissent moins que des livres… certains livres meurent dès leur publication. Ce qui demeure n'est ni le papier, ni la reliure, ni la périodicité. Ce qui demeure est la capacité d'un texte à réactualiser l'attention. Tant qu'une phrase continue de déplacer imperceptiblement le regard de celui qui la lit, elle n'appartient déjà plus à son époque. Elle continue d'arriver. Peut-être est-ce là, finalement, leur secrète parenté. Le journal comme le livre cherchent, chacun selon leur rythme, non pas à arrêter le temps, mais à rendre possible cette étrange expérience où le présent cesse enfin de coïncider avec lui-même. C'est peut-être cela, écrire… faire qu'un instant, au lieu de simplement passer, commence.
Mais cette différence ne tient pas seulement à la durée. Elle tient au type d'attention qu'ils exigent.
Le journal regarde vers ce qui arrive. Il demeure volontairement inachevé, parce que le monde l'est aussi. Chaque numéro suppose que quelque chose, demain, viendra encore interrompre ce qui semblait achevé aujourd'hui. Sa vérité est celle de l'ouverture. Même lorsqu'il se trompe, il témoigne de cette exposition permanente au réel.
Le livre procède presque à l'inverse. Il ne cherche pas d'abord ce qui arrive, mais ce qui, dans tout ce qui arrive, continue silencieusement de demander une forme. Son temps n'est pas celui de l'actualité mais celui de la décantation. Il ne répond pas plus vite. Il répond plus lentement, jusqu'à ce que les circonstances aient cessé d'être simplement des circonstances.
Et pourtant, cette opposition est trompeuse.
Car le véritable journal n'est jamais seulement un relevé des faits. Il cherche déjà la phrase qui survivra au lendemain. Quant au véritable livre, il n'est jamais entièrement soustrait au présent. Il demeure traversé par une inquiétude qui est celle du jour même où il s'écrit. Aucun livre n'échappe complètement au journal qui l'habite ; aucun journal n'est dépourvu du livre qui cherche obscurément à y naître.
Peut-être faudrait-il alors renoncer à distinguer les deux objets pour regarder le mouvement qui les fait alterner. L'écriture respire. Elle inspire le monde sous la forme du journal ; elle l'expire sous la forme du livre. Entre les deux ne passe pas seulement du temps. Passe une transformation. Ce qui était nouvelle devient mémoire ; ce qui était mémoire redevient parfois une force agissante dans le présent.
C'est pourquoi un livre n'est peut-être pas le contraire d'un journal, mais sa lente métamorphose. Et un journal n'est peut-être rien d'autre qu'un livre qui refuse encore de savoir quel livre il est en train de devenir. J'irais même jusqu'à déplacer une dernière frontière. On parle volontiers du journal comme d'un lieu où l'on donne des nouvelles du monde. Mais les nouvelles ne viennent jamais uniquement du monde. Elles viennent aussi du regard qui, soudain, devient capable de voir autrement ce qui était pourtant là depuis longtemps. Une information peut être exacte sans rien révéler et une seule phrase, parfois, modifie durablement notre manière d'habiter le réel. Ce n'est donc pas seulement le monde qui fait la nouvelle. C'est la rencontre entre un monde et une disponibilité nouvelle de celui qui le reçoit.
Il en va de même du livre. On dit souvent qu'il conserve. Je crois plutôt qu'il consent. Il consent à laisser une pensée poursuivre son propre mouvement jusqu'au point où elle devient assez libre pour appartenir à d'autres que son auteur. À cet instant, le livre cesse d'être un objet. Il devient une manière de continuer quelqu'un. Non en répétant sa voix, mais en permettant à une autre voix d'aller plus loin grâce à elle.
Alors la vieille opposition entre l'éphémère et le durable s'efface peu à peu. Certains journaux vieillissent moins que des livres… certains livres meurent dès leur publication. Ce qui demeure n'est ni le papier, ni la reliure, ni la périodicité. Ce qui demeure est la capacité d'un texte à réactualiser l'attention. Tant qu'une phrase continue de déplacer imperceptiblement le regard de celui qui la lit, elle n'appartient déjà plus à son époque. Elle continue d'arriver. Peut-être est-ce là, finalement, leur secrète parenté. Le journal comme le livre cherchent, chacun selon leur rythme, non pas à arrêter le temps, mais à rendre possible cette étrange expérience où le présent cesse enfin de coïncider avec lui-même. C'est peut-être cela, écrire… faire qu'un instant, au lieu de simplement passer, commence.

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