vendredi 24 juillet 2026

(155) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune



Où les perroquets, à leur propre surprise, se montrent capables d’une relative impertinence et d’une compréhension pas si légère…


– Entendez-vous cette voix d’autrefois?
– Il me semble, si je ne m’attarde point sur le timbre… entendre celle de notre maître…

« Et cependant, Seigneur, j’étais déjà, et je vivais, et je sentais, et je me souciais de ma propre conservation, témoignage obscur de cette unité mystérieuse d’où je venais. Je gardais, par un sens intérieur, l’intégrité de mes sens, et jusque dans les plus petites choses, dans les moindres pensées, je goûtais la vérité; je ne voulais pas être trompé; ma mémoire était forte; j’étais armé de la parole; les douceurs de l’amitié m’attachaient; je comprenais l’ignorance… mais je fuyais la douleur, l’abjection.
Qu’y a-t-il là qui ne soit admirable et étonnant? Mais tout cela, c’étaient les dons de mon Dieu. Ce n’est pas moi qui me les suis donnés; et ils sont bons, et c’est d’eux que je suis.
Je ne me souviens pas d’avoir commencé d’être enfant; et pourtant j’ai été enfant. Où étais-je donc, et d’où suis-je venu ici? Qui me le dira? Ni mon père ni ma mère ne peuvent me l’apprendre, ni l’expérience des autres, ni ma propre mémoire. Tu ris peut-être de moi qui interroge ainsi, et tu m’ordonnes de te louer et de te confesser pour ce que je sais de moi.»

St Augustin, Confessions

– Avez-vous, avec honnêteté… tout compris… maintenant que s’est tue cette voix qui, j’en sui certain n’est pas celle de notre maître?
– Ce qui est frappant ici, voyez-vous, c’est que l’antériorité n’est pas simplement une idée abstraite…
– Qu’est-elle donc?
– Elle est éprouvée comme une énigme vécue. 
– Un peu comme nous…
– Augustin ne dit pas seulement «je viens d’avant moi», il constate qu’il vit déjà dans des capacités… parler… aimer… se souvenir… discerner… qu’il n’a pas fondées.
– C’est bien, pardonnez l’impertinence du propos… tout comme nous..,
– Il y a là une forme de dette sans faute, exactement comme l’Enfant Lune,  non pas culpabilité, mais précédence.
– Je ne connaissais point ce mot… 
– Ce n’est point notre rôle que de les inventer…
– Comme il dit : «Ce n’est pas moi qui me les suis donnés».
– Elle pourrait presque se transposer mot pour mot à la langue.
– Oui… mais pour lui… la parole est déjà là en lui avant qu’il puisse en répondre comme origine. Elle est donnée, mais sans donateur identifiable dans l’ordre humain.
– Mais alors, serait en lui… avant qu’il ne l’entende…
– Elle circule, elle s’inscrit, elle s’éprouve… et il l’éprouve… tout cela sans point de départ assignable.
– C’est contraire à notre nature et pourrait nous donner des idées…
– C’est précisément dans cet écart que se loge la limite de toute liberté absolue…
– Il  parle toujours depuis un lieu qui nous a précédés.
– Ce serait de ce lieu qu’apparait ici, le glissement final des voix qui ne cherchent plus vraiment une explication.
– Ce pourraient être les nôtres … hormis la recherche…
– Elles passent de la question «d'où viens-je?» à l'expérience de l'étonnement lui-même.
– C'est souvent ainsi que procède aussi notre maître… tant qu’une question n'est pas résolue, elle devient louange.
–Et nous pourrions parfaitement demeurer dans cet entre-deux, où l'on ne sait plus si nous dialoguons et pensonss ensemble…
– Ou si une seule voix se réfléchit dans deux miroirs.


Aucun commentaire: