Où Félix sent littéralement l’image le regarder… l’obligeant ainsi à l’observer plus encore…
Carnet de Félix
L’image que j’ai sous les yeux, je le sens, me regarde tout autant que je la regarde, mais ce qui m’inquiète, ou plutôt ce qui m’oblige à demeurer devant elle plus longtemps que je ne l’aurais cru, n’est pas tant ce qu’elle montre que ce qu’elle semble savoir de mon propre regard, comme si elle s’était construite autour de cette faiblesse très simple que nous avons presque tous devant une image: nous supposons que ce qui ne nous est pas donné à voir n’existe pas encore, ou n’existe plus, et nous prenons volontiers pour un vide ce qui n’est peut-être que la limite de notre perception.
Je regarde donc cet enfant embarqué dans ce chapeau renversé, devenu si vaste qu’il ne peut plus vraiment être considéré comme un vêtement ni même comme un simple objet, puisqu’il est maintenant une embarcation, une coque de bateau, peut-être même une sorte de cerveau extériorisé dans lequel l’Enfant Lune aurait pris place sans que je puisse décider s’il y est abrité, retenu, transporté ou déjà en train d’en sortir, et je m’aperçois que c’est encore moi, avec mes habitudes de spectateur, qui cherche aussitôt à nommer ce qui se passe, comme si nommer pouvait suffire à me replacer en position de maîtrise.
Or le dessin me résiste précisément à cet endroit, car l’Enfant Lune a les yeux fermés, et ce détail, que j’aurais pu d’abord interpréter comme le signe d’une privation, commence à produire en moi un soupçon presque inverse… S’il ne voit rien, pourquoi tout, autour de lui, semble-t-il organisé pour explorer, reconnaître, approcher, éprouver? Ces longs filaments qui sortent du chapeau, terminés chacun par un petit globe, ne flottent pas comme de simples ornements emportés par un courant… ils ressemblent à des yeux éloignés de leur place habituelle, des yeux qui auraient quitté le visage pour devenir tactiles, périphériques, hésitants, presque animaux, comme si voir exigeait désormais de toucher de loin, de frôler, de chercher dans un espace dont la résistance, si faible serait-elle, importe autant que la forme. Alors une idée commence à me perturber davantage encore… peut-être n’est-ce pas l’Enfant Lune qui ne voit pas le monde, mais moi. Car le monde qu’il explore ne m’est pas montré. Je vois très clairement son corps, ses mains, ses pieds nus, son embarcation, ses yeux-filaments, cette longue gaffe qu’il tient avec l’attention de celui qui sait qu’un contact trop brutal peut endommager ce qu’il approche ou l’envoyer lui-même hors de son équilibre, mais je ne vois ni la rive vers laquelle il se dirige, ni le fond qu’il sonde, ni l’objet qu’il tente peut-être de retrouver dans cette eau invisible où quelque chose aurait pu tomber, ni même l’eau elle-même, et ce grand blanc autour de lui, que j’avais d’abord pris pour un espace indéterminé, commence à me paraître moins comme l’inexistence d’un monde… que comme son absence pour moi seul. Je suis donc placé dans une situation assez inconfortable: mes yeux sont ouverts, les siens sont fermés, et pourtant c’est lui qui explore.
La gaffe qu’il tient rend cette différence presque concrète, parce qu’elle appartient à un geste que le regard ne remplace pas. Le navigateur s’en sert pour aborder sans dommage, pour mesurer une proximité avant que l’embarcation ne la subisse, pour retenir, écarter, rejoindre, mais aussi, lorsque quelque chose est tombé dans l’eau et a disparu sous la surface, pour chercher au fond ce que l’œil ne peut plus atteindre.., Elle prolonge alors le bras jusque dans un milieu étranger au corps, non pour le dominer mais pour y tenter un contact, et peut-être est-ce cela qui me touche le plus dans l’image, cette façon qu’a l’Enfant Lune de ne pas entrer dans l’inconnu comme on entre dans un territoire à conquérir, mais comme on approche ce qui pourrait être fragile, ou comme on cherche ce qui s’est perdu sans savoir encore si l’on pourra le ramener.
Je ne suis plus certain, dès lors, qu’il faille dire qu’il avance dans l’inconnu, car cette formule suppose que nous partagerions, lui et moi, la même ignorance, alors que rien ne me l’assure. Il serait peut-être plus juste de dire qu’il avance dans un monde dont je ne possède pas la visibilité, et que ses yeux fermés, ses yeux déplacés au bout de leurs filaments, son chapeau devenu embarcation et sa gaffe plongée dans ce dehors qui m’est refusé composent une manière de connaître à laquelle je n’ai accès qu’indirectement, par les gestes qu’elle produit.
C’est peut-être cela, finalement, qui me regarde… ou me touche dans cette image… pas l’Enfant Lune lui-même… ni même ces petits globes qui paraissent regarder de toutes parts… mais l’écart qui s’ouvre soudain entre voir et croire que l’on voit, entre ce qui n’est pas représenté et ce qui n’existe pas, entre l’absence et l’invisible… Je commence à comprendre que le blanc qui entoure cette étrange navigation ne demande peut-être pas à être rempli, qu’il n’est pas une lacune laissée au dessinateur ni un décor encore en attente, mais la place exacte où ma propre vision s’arrête tandis que quelque chose, pour l’Enfant Lune, continue.
Je croyais regarder une image… et je m’aperçois peu à peu qu’elle est peut-être en train de mesurer jusqu’où je sais regarder sans voir.

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