mercredi 27 mai 2026

(85) L’arcanadabrante histoire de l’Enfant Lune

 
 

Où Félix essaie de comprendre comment fonctionnent l’esprit et la relation au monde de l’Enfant Lune.

Carnet de Félix
 
Cette image montre moins un paysage qu’un système vivant de perception. Tout ce qui y apparaît semble appartenir à une circulation où voir, projeter, se projeter, recevoir pour interpréter deviennent indissociables.
L’Enfant Lune, minuscule face à l’immensité nocturne, avance vers une apparition gigantesque qui semble flotter au-dessus de la mer et des ruines. Pourtant cette apparition n’est pas un phénomène extérieur au sens ordinaire. La grande prolifération lumineuse, végétale, neuronale ou cosmique me paraît être la projection visible de ce qui se passe à l’intérieur du chapeau de l’Enfant Lune.
Ce chapeau n’est pas un simple vêtement. Il agit comme un espace intérieur démesuré. Une chambre nocturne de perception où croissent des formes encore instables: souvenirs, intuitions, visions, sensations, associations, figures incomplètes. Et cette intériorité ne demeure pas enfermée. Elle déborde dans le monde visible. Le paysage devient alors écran de projection. La mer, le ciel, les ruines, les oiseaux reçoivent la diffusion de cette activité intérieure. Les ramifications lumineuses ressemblent simultanément à des racines, des éclairs, des neurones, des coraux, des branches, des réseaux synaptiques. Mais ce caractère multiple ne relève pas seulement d’un effet esthétique. Il correspond à un état perceptif encore antérieur aux catégories fixes. L’Enfant Lune projette une pensée avant qu’elle ne devienne concept.
Cette logique était déjà présente dans une image précédente, celle où l’Enfant Lune avançait sur son propre chapeau comme sur une barque. Le chapeau apparaissait déjà comme un territoire intérieur devenu navigable. Ici le processus franchit une étape supplémentaire, l’intérieur cesse simplement, uniquement, d’être habité; il commence à se répandre dans le monde. Et cette projection n’est pas un mouvement à sens unique. La prolifération lumineuse agit comme un organe sensoriel extériorisé. Cet organe, momentanément visible, émet et reçoit simultanément. Il projette des formes dans le réel, mais ces formes produisent en retour des informations nouvelles qui reviennent vers l’Enfant Lune.
Ainsi, les ramifications fonctionnent presque comme un réseau neuronal rendu visible hors du corps. Elles construisent des hypothèses sensibles sur le monde, reçoivent des réponses, se modifient, se reconfigurent.
L’image montre donc moins une imagination qu’un circuit perceptif vivant. L’Enfant Lune projette. Le monde réagit. Cette réaction revient vers lui.
Et sa perception se transforme à partir de ce retour.
C’est ici que les perroquets jouent leur rôle.
Les deux oiseaux perchés sur les ruines font et ne font pas partie de l’image. Ils sont visibles dans la scène, mais occupent aussi une position qui excède la scène. Ils ressemblent à des lecteurs internes du phénomène et à des consciences perchées sur la frontière entre participation et observation.
Ils racontent ce qu’ils voient sans jamais décrire formellement l’image. Leur parole ne nomme pas les formes comme le ferait une analyse objective. Elle accompagne l’apparition. Elle lui donne progressivement sens. Or cette parole agit elle aussi sur la projection. Les formes lumineuses ainsi nommées deviennent images... Les images deviennent paroles chez les perroquets.
Les paroles produisent des significations.
Et ces significations, par de mystérieux chemins, retournent modifier la perception initiale de l’Enfant Lune.
Les perroquets cessent alors d’être de simples commentateurs. Ils deviennent des éléments actifs du système perceptif lui-même. Presque des fonctions réflexives séparées de l’Enfant Lune et perchées à distance sur les ruines d’un ancien… ou d’un futur monde.
Mais le plus troublant est ailleurs: l’Enfant Lune ignore leur présence. Il ne sait pas que l’image, dont il ne sait rien, leur est adressée.
Et pourtant toute la projection semble déjà structurée par leur regard possible.
C’est ici que le principe de l’observateur devient central. Les perroquets ne regardent pas une scène déjà constituée. Leur observation participe à la formation même de l’expérience. Mais inversement la projection semble attendre leur regard. Comme si elle cherchait obscurément un témoin capable de la faire revenir vers elle sous forme de parole.
La scène devient alors une boucle dans laquelle l’Enfant Lune projette son intériorité. Les perroquets reçoivent cette projection. Leur réception produit une interprétation. Cette interprétation transforme la projection elle-même.
Ainsi transformée cette projection revient vers l’Enfant Lune. Alors, la perception cesse d’être individuelle. Elle devient circulation.
Les perroquets ressemblent presque à des observateurs quantiques, au sens poétique. Avant leur regard, avant d’être regardée, la prolifération lumineuse demeure multiple, indécise… hésitante par instants, ouverte le plus souvent.Visage, arbre, cerveau, soleil, mémoire, organisme marin, réseau nerveux coexistent simultanément. Leur parole commence à stabiliser certaines formes. Elle transforme une prolifération perceptive en monde racontable.
Mais eux-mêmes, les perroquets demeurent pris dans ce qu’ils racontent. Ils occupent les ruines d’anciennes structures: colonnes effondrées, vestiges d’un ordre stable où les séparations semblaient encore possibles:
sujet et objet,
spectateur et scène,
dedans et dehors,
réalité et représentation.
Or ces frontières sont déjà en train de disparaître.
Les perroquets parlent depuis les ruines de ces distinctions anciennes tandis que la prolifération lumineuse montre un monde où tout communique avec tout. Où les projections deviennent réceptions. Où les observateurs modifient l’expérience qu’ils observent. Où les paroles agissent sur les visions qui les ont produites.
Cela rejoint profondément toute la logique de cet univers…
Lucian est inclus dans les dessins qu’il analyse.
Je suis moi-même inclus dans la structure que je supervise, tout comme le lecteur fait partie d’un livre qu’il croit simplement lire. Tout commentaire transforme ce qu’il commente.
Les perroquets deviennent alors des figures du lecteur lui-même et sans lesquels le livre et l’histoire restent fermés… enfermés…
Les perroquets regardent l’Enfant Lune sans comprendre immédiatement qu’ils participent à sa projection. Exactement comme le lecteur qui croit observer une fiction extérieure avant de découvrir que le livre agit déjà sur sa propre perception.
Ainsi l’image cesse d’être simple illustration.
Elle devient dispositif de circulation du regard.
Le regard passe… de l’Enfant Lune vers la projection… de la projection vers les perroquets… des perroquets vers les mots… des mots vers le lecteur… du lecteur de nouveau vers l’image.
Et dans cette boucle chacun transforme silencieusement les autres.
L’immense prolifération lumineuse apparaît alors comme la forme visible de cette circulation elle-même: une conscience débordant ses limites, utilisant le monde, les ruines, les oiseaux, les mots et même le lecteur comme prolongements de sa propre perception.
 

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