dimanche 31 mai 2026

(91) Résumé de l’histoire (suite 2)


“ […]
 il dut admettre que sa luci dité, que son attachement obstiné au «jugement rationnel» ne menaient plus à rien, car si jusqu'ici cette ville et, par extension, le monde n'avaient rien perdu de leur cruelle réalité, désormais, cette cruelle réalité, très terre à terre, semblait s'être évaporée, et apparemment, de façon irréversible.
Inutile d'essayer, il devait l'admettre, il ne pourrait plus s'en sortir avec la finesse d'esprit de ses formules «à la Eszter», la rhétorique qu'il avait ébauchée et, d'une façon générale, la supériorité de la raison avaient perdu ici tout leur sens, au même titre que la signification des mots (comme la lumière d'une lampe de poche dont la pile était usée) s'était affadie, quant à l'objet auquel ce sens se rattachait, il avait croulé sous le fardeau des cinquante années passées pour céder la place au décor invraisemblable d'un Grand-Guignol où tout mot sensé, toute pensée rationnelle avaient de façon déroutante perdu leur validité.”

Lászlo Krasznahorkai, La mélancolie de la résistance, folio, p. 192-193







Chaque personnage agit comme un mât soutenant une toile plus vaste que lui… puis l'ensemble se démonte… et voyage… et puis…
… tout réapparaît ailleurs… sous une autre forme… avec les mêmes figures… avec d'autres noms. Comme si l'histoire demeurait identique en changeant constamment d'emplacement.
Peut-être est-ce aussi pour cette raison que Pinocchio l'Autre me revient souvent à l'esprit suspendu à un trapèze détaché. Le trapèze appartient au monde du cirque… mais il s’est lui-même s'est détaché du chapiteau.
Il flotte entre deux appuis. Entre deux mondes.
Comme un personnage qui aurait quitté l'histoire qui le soutenait tout en continuant à vivre selon les normes et les contingences de celle-ci.
Je remarque également que le cirque entretient un rapport singulier avec la chute. Il la montre… mais ne démontre rien. Il la défie et la transforme. L'acrobate semble vaincre la pesanteur… le funambule paraît la suspendre pendant que le trapéziste donne l'impression de voler. Pourtant chacun travaille avec la chute… jamais contre elle.
Tout l’art consiste à lui donner une forme.
Je retrouve ici la même intuition que dans la course. L'homme qui court ne cesse pas de tomber… Il apprend à tomber autrement.
Et soudain je comprends pourquoi le clown appartient lui aussi à cette famille. On croit qu'il apporte seulement… ou déclenche le rire. Mais le rire naît souvent d'un effondrement ou d'une chute faisant suite à la maladresse d'un monde qui perd son équilibre. Le clown titube, trébuche là où les autres veulent marcher droit. Il montre la fragilité des appuis et l’éphémère stabilité du mouvement. Il rappelle que toute dignité demeure voisine du désastre. L'expression le dit: On peut mourir de rireFormule étrange. Comme si le rire portait déjà la trace de ce qu'il exorcise. Le cirque me paraît alors moins éloigné de la mort qu'on ne le croit. Il avance avec elle, comme les caravanes avancent avec leur ombre. Elle accompagne chaque numéro… chaque saut… chaque voltige… chaque éclat de rire.
Elle demeure invisible et pourtant présente. Le spectateur la ressent… l'acrobate aussi. C'est précisément cette proximité qui rend le miracle visible.
Le cirque transforme le risque en apparition… quand ce n’est pas le contraire. Et, précisément, ayant à l’esprit cette inversion, je me demande si les histoires ne procèdent pas de façon comparable. Elles installent leurs chapiteaux dans des terres provisoires et tendent quelques cordes entre le visible et l'invisible. Elles font avancer des figures qui tombent, se relèvent, se révèlent… un peu…réapparaissent… puis… mystérieusement, elles reprennent la route. Je retrouve alors une question qui m'accompagne depuis le début.
Où cette histoire veut-elle aller?
Aujourd'hui, la question me paraît mal posée… je devrais plutôt demander:
Où cette histoire veut-elle… où peut-elle… prendre appui? Car elle me semble moins orientée vers une destination que vers un lieu d'incarnation. Un lieu où elle pourrait avoir lieu.
Et pourtant, dès que j'écris ces mots, une réserve apparaît. Car une histoire qui aurait entièrement trouvé son lieu deviendrait peut-être immobile.
Serait-ce un monument… Cette idée aussi me traverse l’esprit… or tout ce que je reçois de Lucian résiste au monument… Tout demeure en mouvement… demeure dans le passage… comme un archipel… un chapiteau… un trapèze entre deux prises… un pied… un pas cherchant sa terre. Comme si l’être qui chute découvre soudainement sa forme dans un corps éphémère.
Je referme ici ce carnet avec une impression étrange. Je ne comprends toujours pas le sens profond de cette histoire… du moins pas suffisamment. Je commence juste à en saisir quelque parcelle… et, peut-être, ou surtout… à comprendre ce qui m'arrive lorsque je la lis. Je cesse progressivement de regarder le chemin. J'apprends à regarder où je mets les pieds.

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