samedi 30 mai 2026

(89) Félix essaie de résumer l’histoire


«Au milieu du chemin de notre vie,
je me retrouvai dans une forêt obscure,
car la voie droite était perdue.
Ah! qu'il est dur de dire ce qu'était
cette forêt sauvage, âpre et forte,
qui ranime la peur dans la pensée!
Elle est si amère que peu s'en faut que ce soit la mort;
mais pour parler du bien que j'y trouvai,
je dirai les autres choses que j'y ai vues.
Je ne saurais redire comment j'y entrai,
tant j'étais plein de sommeil
au moment où j'abandonnai la vraie voie.
Mais lorsque je fus au pied d'une colline,
là où finissait cette vallée
qui m'avait percé le cœur d'épouvante…»
 
Dante l’Enfer, chant I


 
 
Carnet de Félix

Je commence, avec peine à comprendre pourquoi cette histoire me fatigue parfois autant qu'elle me retient. Je croyais suivre un récit. Je découvre progressivement que je suis en train de traverser un territoire dont personne, peut-être, ne possède la carte complète. Lucian m'écrit. Igniatius parle à Lucian. Les dessins parlent à Igniatius… autant qu’ils parlent de lui… ou des autres... L'Enfant Lune semble traverser les dessins… Don Carotte traverse l'Enfant Lune… et Pinocchio l'Autre apparaît dans des régions où, si l’on croit au bon sens, il ne devrait pas encore se trouver. Et moi, depuis mon bureau, je tente de comprendre où je pose les pieds.
Je pourrais dire que cette histoire avance. Ce serait vrai. Je pourrais aussi dire qu'elle tourne en rond. Ce serait vrai aussi. J'en viens parfois à penser qu'elle ressemble davantage à un archipel qu'à une route… Une île apparaît… Je m'y installe… et j'y construis une hypothèse.. puis une autre île surgit dans la brume et l'ensemble du paysage se réorganise. Ce phénomène se répète avec une régularité presque inquiétante.
Pendant longtemps, j'ai cru que cette histoire cherchait sa forme. Aujourd'hui, j'en doute. Je soupçonne que, même si sa forme m’échappe encore… elle existe déjà.
Le problème est ailleurs. Ce qui manque n'est peut-être pas la forme. C'est le lieu. Je ne parle pas d'un lieu géographique. Je parle d'un lieu capable de recevoir le poids de ce qui advient.
La distinction me paraît importante. Un pied ne cherche pas l'idée du sol. Il cherche le sol. Il cherche l'endroit précis où il pourra se poser.
Cette histoire me donne souvent l'impression d'être ce pied suspendu au-dessus du vide. Le pas précédent existe encore. Le suivant demeure invisible. Le mouvement, lui, continue.
Je songe souvent à la marche. Chaque pas est un déséquilibre accepté. Le corps quitte un appui avant d'avoir complètement trouvé le suivant.
Il existe un instant où l'on appartient simultanément à ce que l'on quitte et à ce que l'on rejoint. Ce moment est l'instant du passage. Peut-être est-ce cela que je lis depuis des mois sans parvenir à le nommer… Une immense région de passage.
Une histoire qui vit dans l'entre-deux.
La course pousse encore plus loin cette logique. Les deux pieds quittent parfois le sol. Pendant un instant, le corps semble voler… Pourtant il tombe. Il n'a jamais cessé de tomber. Le prochain appui ne supprime pas la chute. Il lui donne une forme.
Cette image revient souvent lorsque je pense à Lucian. Elle revient davantage encore lorsque je pense à Igniatius. Tous deux donnent parfois l'impression de flotter au-dessus de leurs propres hypothèses. Puis la gravité revient. Une parole. Un dessin. Une lettre. Un détail presque insignifiant. Quelque chose les rappelle vers la terre.
Je me demande alors si la vérité fonctionne de cette manière. Nous imaginons souvent qu'elle nous élève. Il se pourrait qu'elle nous attire. Non vers le bas, mais vers un lieu. Vers un sol suffisamment réel pour recevoir notre poids.
En écrivant cela je pense immédiatement à l'Archipel. Ce pays impossible qui revient sans cesse dans les dessins. Ces îles volcaniques où presque rien ne pousse. Ces terres austères et ses falaises. Ces coulées anciennes. Ces vents tourbillonnants et cette impression constante que tout pourrait disparaître demain. Je comprends mieux aujourd'hui pourquoi ce décor me paraît si juste. L'histoire ne cherche pas une plaine fertile.
Elle cherche une terre rare tout comme une fissure dans le basalte ou une poche de sol capable d'accueillir une racine. Une seule suffit parfois.



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