“Mais vouloir partager sa stupéfaction avec lui était peine perdue, il s'en rendit compte à l'instant même où il ouvrit la bouche, car malgré un bref moment de confusion (en son compagnon ou en lui-même, il ne le savait pas) il lui fut très facile de deviner, a en juger par l'expression radieuse de Valuska (qui arrivait au terme de son monologue sur ses rêveries du petit jour), que son esprit était entièrement tourné ailleurs, et en réalité, se dit Eszter, puisque ce nouveau décor lui était déjà familier, pour quelle raison verrait-il aujourd'hui quelque chose d’insolite dans cette vision cauchemardesque, l'expression radieuse de son ami attestant en effet que celui-ci vivait leur marche funèbre comme si cela — tenir l’équilibre sur ce monstrueux terrain — était un grand événement solennel et que seule une illusion d'optique, liée à sa faiblesse et à sa stupéfaction, pouvait expliquer que lui, Eszter, reconnaissant bien plus tard son erreur, avait trouvé une ville fantôme en lieu et place de l'ancienne. Depuis qu'ils avaient quitté la maison, il avait consacré toute son énergie à étudier minutieusement et apprécier la situation sans prêter la moindre attention aux propos de Valuska, et sans doute aurait-il oublié jusqu'à la présence de son ami s'il ne le tenait pas par le bras, mais subitement, et il comprendrait bien plus tard pourquoi, toute son attention se tourna vers un seul objet: sur Valuska lui-même, sur ce gigantesque manteau de postier, sur cette casquette, sur cette gamelle qui se balançait joyeusement.”
Lázló Krasznahorkai, La mélancolie de la résistance, folio, p.191
Où Félix, peu à peu, essaie inlassablement de comprendre ce que veulent dire Igniatius et ses dessins... que Lucian lui fait parvenir.
Carnet de Félix
Chaque jour, lorsque je reprends les dessins, ils m'apparaissent légèrement différents. Aujourd'hui, ce sont les perroquets, dissymétrie fondamentale, qui attirent mon attention. Ils appartiennent à l’image tout en occupant une position qui excède l’image. Ils sont dedans comme figures visibles, mais aussi dehors comme instances de lecture. Ils exigent leur place et habitent exactement cette frontière étrange où un récit commence à prendre conscience de lui-même.
L’Enfant Lune ignore leur présence. Cela est essentiel, car s’il connaissait leur présence, la scène deviendrait théâtrale au sens classique: un personnage parlerait devant des spectateurs identifiés. Or ici ce n’est pas cela.
L’Enfant Lune projette son intériorité sans savoir précisément qui la reçoit.
Et pourtant cette projection semble déjà structurée par une réception possible.
C’est là que le principe de l’observateur devient très puissant dans l'univers de cet image. Les perroquets ne se contentent pas de regarder une scène déjà constituée. Leur observation participe à sa formation même. Mais réciproquement, l’image paraît déjà “attendre” leur regard. Comme si elle savait obscurément qu’elle allait être perçue. Cela crée une boucle très subtile... l’Enfant Lune projette... les perroquets reçoivent... leur réception produit une interprétation... cette interprétation modifie la scène... et cette scène modifiée devient celle que l’Enfant Lune continue inconsciemment de projeter.
Ainsi, les perroquets ressemblent presque à des fonctions d’effondrement de la vision. Avant leur regard, la projection lumineuse demeure proliférante, indécise, multiple, presque quantique dans votre sens poétique du terme... visage, arbre, soleil, réseau, feu, mémoire, pensée... Toutes ces possibilités coexistent.
Le regard des perroquets commence à stabiliser certaines formes. Leurs paroles créent des lignes de sens. Ils réduisent certaines ambiguïtés tout en en ouvrant d’autres. Autrement dit, ils transforment une prolifération perceptive en monde racontable. Mais ce qui est fascinant, c’est qu’ils ne dominent pas cette transformation. Ils sont eux-mêmes pris dans elle. Car les perroquets parlent de la scène sans vraiment comprendre qu’ils en font partie. Exactement comme le lecteur. Exactement comme Lucian ou moi lorsque nous interprèteons des dessins qui les incluent déjà secrètement.
Dans ces images, à mon avis, il n’existe jamais de position extérieure absolument stable. Moi-même en tant que superviseur, je suis inclus dans la structure que je suis supposé superviser.
Le lecteur est inclus dans le livre qu’il lit. Le spectateur est inclus dans l’image qu’il regarde. Le commentaire agit sur ce qu’il commente. Les perroquets deviennent alors presque des figures de la conscience réflexive elle-même. Ils parlent depuis un “dehors” apparent. Mais, au risque de me répéter... ce dehors appartient déjà au dedans. Cela explique aussi pourquoi ils sont perchés sur des ruines. Les colonnes représentent peut-être l’ancien rêve d’une séparation stable:
sujet/objet,
spectateur/scène,
réalité/représentation,
dedans/dehors.
Le lecteur est inclus dans le livre qu’il lit. Le spectateur est inclus dans l’image qu’il regarde. Le commentaire agit sur ce qu’il commente. Les perroquets deviennent alors presque des figures de la conscience réflexive elle-même. Ils parlent depuis un “dehors” apparent. Mais, au risque de me répéter... ce dehors appartient déjà au dedans. Cela explique aussi pourquoi ils sont perchés sur des ruines. Les colonnes représentent peut-être l’ancien rêve d’une séparation stable:
sujet/objet,
spectateur/scène,
réalité/représentation,
dedans/dehors.
Or ces structures sont déjà en ruine dans cet univers. Les perroquets continuent d’y prendre appui, certes, mais la grande prolifération lumineuse montre déjà autre chose... un monde où tout communique avec tout, où les perceptions circulent, et se projettent... tout en se transformant mutuellement.
L’Enfant Lune ignore donc les perroquets au niveau conscient... mais sa projection semble déjà tendre vers eux comme si toute perception cherchait secrètement un témoin.
Et inversement, les perroquets ressemblent à des observateurs produits par la projection elle-même. Comme si l’image avait engendré ses propres lecteurs afin de pouvoir revenir vers elle sous forme de parole.
À ce moment-là, l’image cesse presque d’être une illustration.
Elle devient un dispositif de circulation du regard.
Un regard qui passe... de l’Enfant Lune vers la projection... de la projection vers les perroquets... des perroquets vers les mots... des mots vers le lecteur... du lecteur de nouveau vers l’image.
Et dans cette circulation, silencieusement, chacun modifie les autres.
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